Une peur grandissante de manifester gagne la France, alimentée par une répression policière brutale et systémique, qui menace droits démocratiques et groupes vulnérables.
La peur grandissante de manifester en France
Une peur croissante de manifester s'installe en France, en particulier depuis les événements du 17 octobre, au cours desquels des manifestants ont subi des charges policières, des gaz lacrymogènes et des techniques de maintien de l'ordre, poussant un nombre croissant de personnes à refuser de descendre dans la rue. Le maintien de l'ordre est devenu progressivement plus dur depuis la loi Travail de 2016, avec le déploiement d'unités d'intervention telles que la BAC et la Brav-M à la place des unités d'escorte, l'usage quasi systématique des gaz lacrymogènes et la généralisation du LBD.Témoignages de peur
Ce samedi, Bastien, coiffeur parisien de 40 ans, ne se rendra pas à la manifestation. Non pas parce que la vie est soudainement devenue moins chère ou que les problèmes ont disparu en quelques jours. Mais « le 17 octobre, j'ai cru que j'allais mourir. Je sais que la lutte est importante, mais pas au point d'y perdre la vie. » Encore bouleversé, il raconte les multiples charges policières et l'usage répété de gaz lacrymogènes place de la République.La peur chez les manifestants
Insidieusement, la peur de manifester gagne le pays. Y compris chez ceux qui continuent de descendre dans la rue. « Je sais pourquoi j'y vais. Mais je sais aussi ce que je risque », affirme Safia, militante anarchiste de 37 ans et manifestante régulière.L'évolution des tactiques policières
La loi Travail, première rupture dans le maintien de l'ordre. Pour Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des droits de l'Homme, le tournant s'est produit lors de la mobilisation contre la loi Travail en 2016. « Auparavant, le contact avec la police était rare. Le maintien de l'ordre consistait à escorter ou, au pire, à faire de fausses charges pour intimider avant de reculer. » Pendant la loi Travail, les effectifs policiers ont rapidement été dépassés par un mouvement social massif qui a duré des mois.Impact des interpellations et des violences
Les interpellations changent complètement le cours des mobilisations. « Interpeller ne serait-ce qu'une personne, c'est entrer dans le cortège, couper la manifestation... Le cortège n'est plus sacré », observe Nathalie Tehio. Un autre tournant a été celui des « gilets jaunes », lorsque les violences déjà présentes lors de la loi Travail se sont multipliées par dix.Formes plus larges de répression
Magali Della Sudda, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des mobilisations, a constaté, à travers les centaines de témoignages recueillis, une brutalité sous diverses formes : physique bien sûr, mais aussi symbolique dans les zones rurales, avec les pressions du maire ou de la gendarmerie, « dans des endroits où tout le monde se connaît ». Il existe également un frein financier, avec des refus de se rendre aux manifestations « par crainte d'amendes de 135 euros ».Impact sur les groupes vulnérables
Face à ces violences, tous les groupes ne sont pas égaux, à commencer par les enfants. Il était impensable pour Hélène, publicitaire et créatrice, de manquer le 17 octobre. Pourtant, elle n'est pas allée à la manifestation de Nantes ce jour-là : « J'ai vu trop d'enfants avec des membres arrachés, aveuglés, gazés, menottés. J'ai vu trop de violence pour aller manifester comme avant. »L'exclusion des groupes vulnérables
Une dégradation de la capacité à manifester. Comme les enfants, tout un groupe vulnérable est de plus en plus invité à rester chez lui en sécurité. Les personnes âgées, les personnes handicapées, ou encore les femmes... Safia, qui déteste qu'on lui dicte sa conduite, se retrouve à dissuader ses amis de manifester : « Je sais que c'est trop dangereux pour eux. Aujourd'hui, mieux vaut avoir un peu d'expérience des manifestations, être un peu aguerri. »Usage déraisonnable de la force
Usage déraisonnable des armes. « Il y a une addiction », déplore Nathalie Tehio. Elle rappelle que le gaz lacrymogène est considéré comme une arme et ne devrait normalement être utilisé qu'en cas de violences. « Pourtant, cela fait longtemps que ce n'est plus le cas. » Il en va de même pour les NAS, qui rendent impossible l'organisation après la manifestation : « On ne sait plus si on pourra rejoindre le cortège ou quand on pourra le quitter. »Préoccupations internationales
Un danger démocratique à domicile. Le Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Michael O'Flaherty, a adressé un avertissement à la France en octobre, l'exhortant à protéger le droit de réunion pacifique et à privilégier la désescalade. Jeudi, des experts de l'ONU ont déclaré être « dégoûtés » par la « répression » des manifestations étudiantes en France.L'importance de la manifestation dans la démocratie française
« La manifestation en France n'est pas seulement un droit constitutionnel, c'est aussi un élément de notre patrimoine politique », s'indigne Magali Della Sudda, rappelant que les 10 et 11 janvier 2015, au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, c'est le Président de la République lui-même qui avait appelé les Français à des « manifestations républicaines ». « La Marseillaise invite littéralement à marcher pour défendre la démocratie. »