Au sein d’une même espèce, les caractéristiques que les individus trouvent attrayantes chez un partenaire potentiel peuvent varier d’une population à l’autre. Cela soulève une question fascinante : ces différences peuvent-elles, à terme, mener à la formation de nouvelles espèces ? Les biologistes de l’évolution Thomas Broquet et Basile Pajot explorent comment les variations dans les préférences d’accouplement pourraient contribuer à l’isolement reproductif et, ultimement, à la spéciation. En Europe de l’Ouest, par exemple, une hirondelle rustique venue de l’Est pourrait croiser un mâle local. Elle pourrait trouver son ventre pâle peu attrayant, car sa population préfère un plumage plus coloré. Malgré la capacité des hirondelles rustiques à parcourir de longues distances, les individus de ces populations s’accouplent rarement entre eux. Ces différences d’apparence chez les mâles et de préférences chez les femelles peuvent agir comme des barrières distinguant les populations, les sous-espèces, voire les espèces, selon la rigueur de ces frontières. Chez de nombreuses espèces, les mâles se mettent en valeur pour séduire les femelles, qui choisissent ensuite leur partenaire. Cette dynamique joue un rôle clé dans l’évolution des traits masculins et des préférences féminines. Par exemple, chez le bécasseau d’Amérique du Nord, les femelles pondent leurs œufs et laissent les mâles en assurer la couvaison, permettant aux femelles de s’accoupler avec plusieurs partenaires. Ce rôle « inversé » montre que toutes les espèces ne suivent pas le même schéma de parade nuptiale et de choix des femelles. Chez la grenouille verte, les femelles écoutent les chants des mâles et observent leurs couleurs pour choisir leur partenaire. Les mâles les plus attirants peuvent s’accoupler avec plusieurs femelles, tandis que les moins attractifs ont moins d’opportunités. Ce processus se répète à chaque génération, avec l’évolution conjointe des traits masculins et des préférences féminines au fil du temps. La sélection sexuelle peut conduire au développement de traits élaborés, comme la longue queue du paon ou les nids décoratifs des oiseaux jardiniers australiens. Ces traits peuvent offrir un avantage sexuel, même s’ils attirent aussi les prédateurs ou demandent une dépense énergétique importante pour être maintenus. La question de savoir si les différences de préférences d’accouplement à elles seules peuvent mener à la formation de nouvelles espèces reste ouverte. Dans certains cas, les populations peuvent déjà avoir développé des différences génétiques empêchant un accouplement réussi, un processus appelé « renforcement » du choix du partenaire. Pour tester ces hypothèses, des chercheurs ont étudié de petits crustacés marins du groupe Jaera albifrons. Ces crustacés utilisent des filaments spécialisés pour leur parade nuptiale, et ces filaments varient en structure et en position selon les espèces. Des populations expérimentales ont été créées pour voir si les traits des mâles influencent le succès reproductif au sein et entre les espèces. Au-delà de l’isolement sexuel, d’autres facteurs, comme des différences dans les préférences d’habitat ou des incompatibilités génétiques, peuvent aussi contribuer à l’isolement reproductif. La formation de nouvelles espèces implique probablement une combinaison de plusieurs barrières. Si le point de départ exact de la spéciation reste flou, la sélection sexuelle a joué un rôle majeur dans la diversification du vivant.