Dans Âmes mortes, l’écrivain russe Nikolaï Gogol raconte l’histoire d’un homme qui achète les âmes de serfs morts encore comptabilisés comme vivants dans les registres. Cela met en lumière une problématique particulière : les documents officiels comptabilisent parfois des personnes ou des entités qui n’existent plus. Une situation similaire se déroule actuellement en France, notamment dans le département du Val-d’Oise, où un grand nombre d’entreprises ont été radiées du registre officiel. Selon un rapport d’Infogreffe et du Medef Île-de-France, 7 789 entreprises ont été radiées entre janvier et juin, soit une hausse de 52 % par rapport à la même période l’an dernier. Dans toute la région Île-de-France, le nombre total de radiations a augmenté de 19,1 %, atteignant 87 527. Au niveau national, la progression est encore plus marquée, avec une hausse de 24,7 %. À première vue, ces chiffres peuvent sembler alarmants, d’autant que les secteurs de l’immobilier, de la construction et des services administratifs — déjà fragilisés par la hausse des taux d’intérêt et la baisse des projets de construction — sont les plus touchés. Pourtant, l’analyse des données révèle une réalité plus complexe. Le nombre de créations d’entreprises a progressé de 7,9 %, s’élevant à 7 931, tandis que les procédures collectives — des processus juridiques impliquant plusieurs parties — ont diminué de 15,7 %. Dans une région confrontée à des difficultés économiques, on pourrait s’attendre à une augmentation des restructurations et des liquidations, mais c’est l’inverse qui se produit. Le nombre de restructurations est en réalité en baisse. Cela suggère que la situation n’est peut-être pas aussi critique que les chiffres bruts ne le laissent penser. La nature des radiations d’entreprises est également un élément clé. Une radiation, qui retire une entreprise du registre officiel, n’équivaut pas à une faillite. Elle peut être volontaire, à l’issue d’une liquidation, ou ordonnée par un greffier. Cette dernière catégorie — les radiations d’office — a connu une forte augmentation. Au deuxième trimestre 2025, leur nombre a plus que triplé par rapport aux périodes précédentes, représentant désormais près de la moitié des sorties pour lesquelles les motifs sont connus. Cette hausse coïncide avec une nouvelle loi adoptée le 13 juin 2025, visant à lutter contre le trafic de stupéfiants. La loi a fait de la radiation la sanction par défaut pour les entreprises qui ne déclarent pas leurs bénéficiaires effectifs, ciblant ainsi les sociétés écrans — des entités existant sur le papier mais sans activité réelle. Cette mesure a également pu inciter les greffiers à nettoyer le registre en supprimant les sociétés dormantes oubliées par leurs fondateurs. La situation dans le Val-d’Oise ne reflète donc pas une simple dégradation économique. Le Medef Île-de-France, une organisation patronale, estime que la hausse des radiations pourrait refléter à la fois l’élimination des entreprises en difficulté et un vaste nettoyage du registre. Le département ne perd pas seulement des entreprises — il élimine aussi des « fantômes », ces entités inactives qui ne contribuent plus à l’économie. Cependant, les raisons pour lesquelles le Val-d’Oise enregistre une hausse plus marquée que d’autres territoires restent floues. Le rythme auquel les différents greffiers traitent les dossiers dormants peut influencer les statistiques, certains tribunaux ayant peut-être gonflé leurs chiffres en liquidant rapidement d’anciens cas. À l’inverse, des départements comme la Seine-Saint-Denis ou le Val-de-Marne ont vu leurs radiations diminuer. Cette disparité montre que la situation est plus nuancée qu’une simple crise économique. Si les chiffres peuvent laisser penser à un problème, ils révèlent aussi une volonté de maintenir un registre des entreprises précis et à jour, essentiel pour évaluer l’état réel de l’économie.