Sur les côtes rocheuses de Lorient, en Bretagne, des bigorneaux femelles — de petits gastéropodes marins — présentent un pénis depuis plusieurs années. Ce phénomène inhabituel, appelé imposex, n’est pas isolé : il touche de vastes zones du littoral breton et des populations entières de ces mollusques. La cause de cette transformation étrange remonte à un composé chimique utilisé depuis des décennies pour maintenir les coques des bateaux propres et exemptes d’organismes marins. Le tributylétain (TBT), un composant des peintures antisalissures, est à l’origine de cette anomalie biologique. Bien que le TBT soit désormais interdit dans les peintures marines, il persiste dans les sédiments des ports et continue d’affecter l’environnement pendant de nombreuses années. Le tributylétain provoque l’imposex en perturbant le système endocrinien des invertébrés marins, notamment la production et la régulation des hormones stéroïdiennes. Chez les bigorneaux femelles, cette perturbation entraîne le développement de caractères sexuels mâles, dont un pénis, tout en laissant intacts les organes reproducteurs femelles. La conséquence la plus grave de cette transformation est l’échec de la reproduction. Chez de nombreuses femelles affectées, le développement de l’organe mâle bloque l’ouverture génitale femelle, les empêchant de pondre des œufs. La coquille, qui sert normalement d’abri protecteur, devient comme une prison biologique, piégeant les bigorneaux dans un état où ils ne peuvent plus se reproduire. Dans les zones les plus contaminées, ce blocage reproductif a entraîné un déclin significatif des populations locales de gastéropodes, certaines espèces ayant même disparu de certaines parties du littoral. La situation à Lorient n’est pas un cas isolé : des cas similaires d’imposex ont été documentés dans d’autres régions européennes où l’activité navale s’est concentrée autour des zones de radoub. Les réglementations européennes ont finalement interdit l’usage du tributylétain dans les peintures antisalissures, une mesure qui a permis, dans certaines zones, le début d’un rétablissement des populations de gastéropodes. Cependant, la persistance de cette molécule dans les sédiments portuaires souligne la nature durable de la pollution chimique, qui ne disparaît pas instantanément même après une interdiction légale.