L'Algérie est l'un des principaux pays d'origine des migrants clandestins arrivant en Espagne et dans le reste de l’Europe. Selon les données de Frontex, relayées par Le Monde, l'itinéraire migratoire dit « Méditerranée occidentale », qui relie les côtes du Maghreb à l’Espagne, a connu une hausse de 34 % de son utilisation en un an. Pourtant, le nombre total de migrants irréguliers se rendant en Europe a diminué au cours des premiers mois de 2026. Entre janvier et avril 2026, les Algériens représentaient 42 % des 5 647 arrivées clandestines enregistrées en Espagne, suivis des Marocains à 22 %. En 2025, la majorité des migrants empruntant cette route venaient d’Algérie. Les sociologues décrivent ce phénomène comme un « malaise » chez les jeunes Algériens, qui voient peu de perspectives d'avenir dans leur pays. Malgré le coût élevé et les risques encourus, beaucoup cherchent un « ailleurs » libéré des contraintes sociales. Le terme « harraga », utilisé pour désigner les migrants clandestins quittant l’Algérie pour l’Europe, illustre cette réalité. Saïd Belguidoum, professeur émérite à l’université Aix-Marseille et chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam), explique que ces migrants ne fuient pas principalement pour des raisons politiques, culturelles ou économiques, mais parce que leur pays ne leur offre aucun avenir. La croissance économique de l’Algérie est estimée à 3,8 % par le Fonds monétaire international, avec un taux de chômage des jeunes de 29,4 % en 2025. L'économie informelle reste importante dans le pays. « Le levier économique existe, mais il n'est plus la seule raison du départ », souligne Belguidoum. « C'est une crise systémique, sociétale, liée au malaise d'une nouvelle génération qui ne trouve pas sa place dans une société en pleine mutation. » Kamel Chachoua, chercheur au CNRS et à l’Iremam, souligne que les jeunes Nord-Africains d'aujourd'hui diffèrent de ceux des années 2000. Plus exigeants, souvent soutenus financièrement par leurs parents, ils ont développé une certaine rationalité. Il relève aussi le recul de l'âge du mariage dans de nombreuses sociétés. « Ils ne s'engagent pas dans une vie dans ces pays », explique-t-il. Les chiffres des traversées clandestines ne reflètent pas non plus la migration légale par visas, qui concerne notamment des diplômés en médecine, en informatique ou en ingénierie. « Ce sont des jeunes qui aiment la vie, qui ne sont pas là pour travailler à tout prix et qui, via les réseaux sociaux, le bouche-à-oreille et les médias, trouvent que la vie en Europe est sans doute meilleure », ajoute le chercheur. Parmi les raisons de ce départ, Chachoua évoque aussi l'impopularité des régimes en place au Maghreb. « Il y a une double situation d'autoritarisme : un autoritarisme politique qui s'est radicalisé avec le contexte mondial, et une pauvreté économique qui a radicalisé la population », observe-t-il. Lors des dernières élections législatives en Algérie, le taux de participation était inférieur à 22 %. « Le pouvoir politique est dans l'impasse, il n'a pas de projet sociétal », renchérit Belguidoum. « Il a ses slogans nationalistes, mais c'est un pouvoir sans base sociale. » Cet exil, parfois entrepris au péril de leur vie, représente aussi un coût important. Un passage vers l’Espagne via la Méditerranée coûte entre 2 000 et 5 000 euros, soit entre 300 000 et 755 000 dinars algériens, selon Belguidoum. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, au moins 2 292 personnes sont mortes ou portées disparues sur les routes maritimes menant en Europe depuis le début de l'année 2026. « Ils savent que ce sera difficile, qu'ils vivront sans papiers, sans être déclarés, dans un climat de montée du racisme », explique le sociologue. « Mais ils se construiront dans un ailleurs, libérés du joug de la société à laquelle ils appartiennent et avec laquelle, paradoxalement, ils restent en contact. »