Les câbles sous-marins, colonne vertébrale d'Internet, sont vulnérables mais largement négligés, alors que les tensions géopolitiques et les risques de sabotage augmentent.
Les câbles sous-marins et leur importance historique
L'existence des câbles sous-marins nous rappelle qu'Internet n'est pas seulement virtuel mais repose aussi sur une infrastructure matérielle, une réalité bien connue du grand public au XIXe siècle. La pose du premier câble transatlantique de télécommunications a été largement suivie par la presse et, lorsque l'aventurier américain Cyrus Field réussit pour la première fois à poser un câble transatlantique, il fut acclamé par des milliers de personnes, avec des défilés dans les rues de New York.Usage actuel et importance oubliée
Ces câbles ont évolué et servent aujourd'hui aux échanges de données pour Internet, mais ils sont largement oubliés. On les considère comme acquis, alors que nous dépendons totalement d'eux, ce qui contribue à une certaine vulnérabilité.Fabrication et déploiement des câbles
Les câbles sous-marins sont constitués d'une fibre optique, de l'épaisseur d'un cheveu, qui permet de transmettre une quantité considérable de données : jusqu'à un pétabit par seconde pour le câble PETAL, annoncé récemment. Autour de ces fibres, plusieurs couches de protection forment un ensemble de la taille d'un tuyau d'arrosage.Processus de pose et difficultés
Il n'en existe qu'environ 600 dans le monde et, si on les empilait tous les uns sur les autres, ils tiendraient dans une seule pièce. Ces câbles sont posés par des navires câbliers équipés d'immenses cuves, dans lesquelles le câble est soigneusement enroulé autour d'une bobine. Il faut parcourir des milliers de kilomètres pour le dérouler, ce qui prend des jours. Le câble est ensuite déployé en mer à l'aide d'un treuil, et posé sur le fond marin en haute mer. Près des côtes, il est enfoui dans une tranchée. Il se raccorde à une station d'atterrissage sur terre, souvent très discrète car c'est un lieu sensible. À Taïwan, dans un contexte de tensions avec la Chine, ces stations sont gardées vingt-quatre heures sur vingt-quatre.Le rôle de la France dans les infrastructures câblières
La France est en pointe dans les entreprises qui posent et réparent ces câbles. Il s'agit d'un secteur restreint, dominé par quatre ou cinq acteurs dans le monde, dont deux français : Orange Marine et Alcatel Submarine Networks (ASN). L'État français a acquis 80 % des actions d'ASN, car l'entreprise est considérée comme stratégique. La France dispose d'un tiers de la flotte mondiale de navires câbliers.Propriété des câbles et enjeux stratégiques
Les câbles sous-marins appartenaient auparavant aux opérateurs de télécommunications, qui se regroupaient en consortiums, car le coût des câbles est très élevé : 600 millions de dollars pour un câble transatlantique. Ces dernières années, Meta et Google sont devenus eux-mêmes propriétaires. Leur essor est considérable : ils sont passés de 10 % de la bande passante en 2010 à 90 %. Ils ne possèdent pas la majorité des câbles, mais les plus importants, ceux à forte capacité, qu'ils n'utilisent d'ailleurs pas entièrement. Ils réservent certainement une place pour l'explosion à venir de l'IA.Risques géopolitiques et sabotage des câbles
Il existe un risque que les États-Unis coupent l'Europe de ces câbles transatlantiques en cas de conflit. Nous savons que les intérêts de Google et de Meta sont alignés sur ceux des États-Unis, et l'on constate clairement la tendance de Donald Trump au chantage en matière de technologies. Il pourrait demander à Google et Meta d'interdire aux Européens l'utilisation des câbles américains. Toutefois, les chercheurs expliquent qu'il est très difficile de savoir quel chemin emprunte une donnée, ce qui rend impossible de prévoir qui serait touché si un câble était coupé.Marseille, plaque tournante européenne
L'Europe a annoncé le financement d'un projet de câble entre l'UE et le Canada, qui ne passe pas par les États-Unis, ainsi que d'un câble entre l'UE et le Groenland, ce qui est assez symptomatique de l'époque que nous vivons. Marseille est devenue un grand carrefour de câbles sous-marins en Europe. Sur les vingt-trois câbles sous-marins qui arrivent en France, dix-huit aboutissent à Marseille. Cela tient à sa position géographique, qui permet de relier l'Asie, l'Afrique, le Moyen-Orient et le Flap (Francfort, Londres, Amsterdam, Paris), des plaques tournantes stratégiques en Europe.Une importance stratégique dans le contexte de la guerre
Marseille est idéalement placée pour les câbles qui arrivent en Méditerranée, car aucun obstacle du relief alpin ne s'y oppose. C'est pour cette raison que tant de centres de données ont été créés sur ce territoire, afin d'être géographiquement proches des câbles. Dans le contexte de la guerre menée par la Russie, les câbles sous-marins représentent un véritable enjeu stratégique. La Russie a cartographié l'ensemble de l'infrastructure sous-marine de l'Europe depuis une dizaine d'années, qu'il s'agisse des câbles Internet ou des câbles électriques. C'est pour elle un moyen de connaître nos vulnérabilités afin de les exploiter le moment venu.Activités navales russes et risques de sabotage
Les marines nationales, et particulièrement la nôtre, en sont bien conscientes. La Russie a lancé en 2015 le navire Yantar, présenté comme dédié à la recherche océanographique, mais dès le départ il a sillonné les sites stratégiques européens. Il était conçu pour cartographier ces infrastructures et éventuellement les saboter. Il a eu un comportement hostile envers plusieurs navires, les poursuivant ou les espionnant. Il est récemment entré à deux reprises dans les eaux britanniques. Les Anglais ont répondu en envoyant la Royal Air Force, et le navire a dirigé ses lasers pour aveugler les pilotes.Sabotages en mer Baltique
Les spécialistes n'excluent aucune possibilité concernant d'éventuelles attaques russes contre ces câbles, comme un scénario de sabotage simultané de plusieurs câbles importants, qui entraînerait une forte perturbation de l'accès à Internet et de certains services. Dans la plupart des cas, jusqu'ici, lorsqu'un câble tombe en panne, les utilisateurs ne s'en aperçoivent pas, d'autant que la France métropolitaine est également reliée à un réseau de fibres terrestres via le continent. Le problème se pose davantage pour les îles, comme le Svalbard, qui n'est relié à Internet que par deux câbles. Si ceux-ci tombent en panne, il faut basculer sur les satellites, mais ceux-ci ne peuvent assurer que 5 % de la bande passante des câbles. En cas de sabotage, l'Irlande est l'un des talons d'Achille de l'Europe, car elle est desservie par plusieurs grands câbles transatlantiques.Incidents et difficulté d'attribution
Il est impossible de déterminer exactement ce que la Russie pourrait faire, mais elle a en tout cas identifié cette vulnérabilité. Des actes de sabotage ont déjà eu lieu, notamment en mer Baltique, et sont attribués à la Russie. La plus forte concentration d'incidents inhabituels sur les câbles sous-marins en Europe se situe dans la mer Baltique. Sur cette mer, 4 000 navires sont en permanence en mer, et le fond marin ne dépasse pas 55 mètres de profondeur en moyenne, de sorte que les câbles y sont moins protégés. La mer Baltique est bordée par neuf États riverains, dont huit sont membres de l'OTAN, ainsi que par la Russie, ce qui en fait une zone particulièrement stratégique.L'intérêt de la Russie pour le sabotage des câbles
En peu de temps, on a recensé un incident sur un câble en octobre 2023, deux en novembre 2024, et quatre câbles sectionnés à Noël 2024, par le même navire. Il est très difficile d'établir formellement qui se cache derrière ces actes, et c'est tout l'intérêt du sabotage de câbles : on peut nier qu'il s'agissait d'une action intentionnelle. Toutefois, plusieurs groupes de réflexion et commandements militaires l'attribuent à la Russie. Même si ces actions n'ont aucune conséquence sur le réseau Internet, la Russie y trouve un intérêt : elle observe nos réactions, et il s'agit d'actions qui consomment du temps et de l'argent pour les réparer. Comme les cyberattaques, c'est une forme de harcèlement permanent.