À Buenos Aires, des militants de tous âges s’emploient à perpétuer le souvenir des violations des droits humains du passé, alors que la génération précédente de militantes, les Mères de la Place de Mai, transmet peu à peu le flambeau. Ces femmes, qui ont perdu leurs enfants sous la dictature militaire des années 1970 et 1980, ont longtemps été au cœur de la lutte pour la justice et la mémoire. Une question persiste : comment préserver le souvenir de ces événements douloureux lorsque ceux qui les ont portés disparaissent ? Ana Paula Balacrini, militante de 80 ans, arpente la place de Mai avec une canne ornée d’un ruban aux couleurs du drapeau argentin. Elle y défile chaque jeudi depuis plus de quinze ans aux côtés de ses compagnes. Dans sa maison, à 15 kilomètres de la capitale, une pièce est entièrement dédiée à l’histoire des Mères de la Place de Mai. Ana Paula partage ces récits avec sa famille, ses amis et les jeunes générations. Elle s’adresse souvent à des jeunes, comme au club de football de son petit-fils, où elle leur montre fièrement une photo de lui, qui la rejoint dès que possible. Son attention se porte particulièrement sur la jeune génération, notamment Hebe, une petite fille de six mois prénommée en hommage à la dirigeante historique des Mères, Hebe de Bonafini. Ana Paula sourit à Hebe et lui prend la main. La mère de l’enfant, Jessie, l’emmène à ces rassemblements depuis ses six semaines. Jessie est membre de l’Université des Mères et croit que certaines choses s’éprouvent plutôt qu’elles ne s’enseignent. Elle espère que Hebe grandira en militante, apprenant à se battre et à comprendre le monde. Jessie ajuste son porte-bébé et entame la marche, berçant sa fille. Hebe, sans le savoir, porte en elle l’héritage des mots de sa mère : « Je crois en une mémoire féconde, une mémoire vécue dans le présent, jamais figée dans le passé. » À la fin de la marche, le groupe se rassemble près d’un pavillon. Un homme prend le micro, et malgré le volume sonore trop élevé, personne ne semble s’en offusquer. Maïté, 20 ans, écoute attentivement. Militante depuis ses 15 ans, elle s’est d’abord engagée dans la lutte pour la légalisation de l’avortement avant de réaliser que chaque combat en entraîne un autre. Elle explique ressentir le devoir de s’opposer à un gouvernement qui ne garantit pas les droits humains fondamentaux. Bien que sa famille n’ait pas été directement touchée par la dictature, elle s’identifie profondément à cette cause. Pour elle, si elle avait vécu à cette époque, elle ou ses pairs auraient pu disparaître. Elle estime que la mémoire se transmet non seulement dans la rue, mais aussi à travers la culture, notamment la musique, le cinéma et les réseaux sociaux. Cependant, elle observe que les écrans peuvent informer, mais qu’ils submergent souvent l’esprit, diffusant davantage de haine et d’individualisme qu’un sentiment d’appartenance. Elle souhaite que les jeunes lèvent les yeux et s’ancrent dans le monde réel, et non seulement dans le virtuel. Malgré cela, elle garde l’espoir en sa génération, affirmant que « le peuple argentin ne dort jamais ». Ce jeudi en est une nouvelle preuve. Même s’ils sont peu nombreux aujourd’hui, ils sont là, et ils y seront demain. Cette fragile espérance pourrait bien être le terreau où se poursuivra le combat. Sur la place de Mai, la souffrance est partout. Une banderole proclame : « Le manque de travail est un crime », brandie par tous les militants d’une seule main. Si cette marche hebdomadaire reste celle des Mères, elle est devenue aussi un rassemblement pour tout un peuple, épuisé par les combats, contraint de survivre dans un pays érodé par des crises économiques et sociales à répétition. Un peuple affaibli mais toujours optimiste : « Ici, il n’y a que de l’amour, jamais de haine », déclare Ana Paula avant de prendre le train pour rentrer chez elle.