En octobre 2024, le vidéaste américain Jared Henderson a publié une vidéo intitulée Pourquoi tout le monde a arrêté de lire, qui est devenue virale et a totalisé près de quatre millions de vues. Dans une clarification ultérieure publiée le 9 août 2026, Henderson a reconnu que certaines de ses affirmations initiales étaient inexactes ou trop catégoriques, et il a souhaité les corriger. Il a réexaminé plusieurs chiffres largement diffusés sur la littératie aux États-Unis, un terme qui renvoie plus largement à la capacité de comprendre et d’utiliser l’écrit. Selon le National Center for Education Statistics (NCES), 79 % des adultes américains atteignent au moins le niveau 2 du PIAAC, une grande enquête internationale de l’OCDE sur les compétences des adultes en lecture, en mathématiques et en résolution de problèmes. Les 21 % restants ne sont pas nécessairement analphabètes, mais incluent des personnes qui n’ont pu être évaluées pour diverses raisons. Les données du PIAAC de 2023 indiquent que 28 % des adultes américains âgés de 16 à 65 ans se situent au niveau 1 ou en dessous, contre 19 % en 2017. Le NCES met cependant en garde contre toute comparaison directe entre ces enquêtes. Une étude publiée en 2025 dans la revue iScience, basée sur un échantillon de 236 270 personnes interrogées entre 2003 et 2023, montre que la lecture pour le plaisir devient de moins en moins fréquente aux États-Unis. La part des personnes ayant déclaré avoir lu pour leur plaisir la veille est passée d’environ 28 % en 2004 à 16 % en 2023. Ce déclin n’est pas uniforme et varie selon le niveau d’éducation et les revenus. Les statistiques fédérales de 2025 confirment cette tendance : les Américains âgés de 15 ans et plus consacrent en moyenne 16 minutes par jour à la lecture personnelle, contre deux heures et trente-six minutes devant la télévision. Chez les 15-24 ans, ce temps de lecture tombe à environ dix minutes par jour. Selon le National Endowment for the Arts, 48,5 % des adultes avaient lu au moins un livre imprimé ou numérique en 2022, contre 54,6 % en 2012. Pour les romans et les nouvelles, la proportion est passée de 45,2 % à 37,6 %. Un sondage du Pew Research Center offre cependant une vision moins pessimiste : en 2025, 75 % des adultes déclarent avoir lu ou écouté tout ou partie d’au moins un livre. Il n’y a pas de contradiction : lire quelques pages ou écouter un livre une fois par an n’équivaut pas à en faire une pratique régulière. L’un des chiffres les plus frappants concerne La Maison d’Âpre-Vent de Charles Dickens. Une étude publiée en 2024 a demandé à 85 étudiants en littérature anglaise de deux universités du Kansas de lire et de reformuler les sept premiers paragraphes du roman. 49 étudiants sur 85, soit 58 %, ont compris trop peu de ce passage pour pouvoir, selon les chercheurs, poursuivre la lecture du roman sans difficulté. Seuls quatre d’entre eux, soit environ 5 %, ont fait preuve d’une compréhension détaillée. Ce résultat est frappant, mais ses limites sont importantes : échantillon restreint, seulement deux établissements, un texte du XIXe siècle particulièrement ardu. Surtout, l’expérience remonte à 2015, ce qui ne permet pas d’attribuer cette difficulté à TikTok ou à ChatGPT. Henderson distingue désormais deux phénomènes : certains étudiants éprouvent réellement des difficultés à comprendre des textes complexes, tandis que d’autres en sont capables mais lisent peu de livres entiers et manquent d’entraînement à la lecture longue. Dans un sondage de 2024, Rose Horowitch a interrogé 33 professeurs d’universités américaines prestigieuses. Beaucoup ont décrit des étudiants moins habitués à terminer un livre et plus submergés par le volume de lecture exigé. À Columbia, Nicholas Dames a raconté qu’une étudiante lui avait confié n’avoir jamais eu à lire un livre entier au lycée. Horowitch reconnaît cependant qu’aucune étude nationale ne permet d’étendre ces témoignages à l’ensemble des étudiants américains. Une étude publiée en 2000, portant sur 910 étudiants en psychologie suivis entre 1981 et 1997, avait déjà noté un net déclin de la lecture obligatoire. Le smartphone peut donc renforcer ce phénomène, mais il ne l’a pas créé. Jared Henderson corrige également l’un des piliers de sa vidéo de 2024. À l’époque, il affirmait que les écoles américaines avaient abandonné la méthode syllabique au profit de la méthode globale, ce qui aurait fait baisser le niveau de lecture. Dans sa révision de 2026, il reconnaît que la chronologie ne permet pas d’attribuer directement l’évolution des résultats nationaux à ce changement pédagogique. Le National Reading Panel, une commission scientifique créée à la demande du Congrès américain, a conclu à l’efficacité de l’enseignement systématique de la correspondance entre les lettres et les sons. Mais il a aussi rappelé que le décodage, le vocabulaire, la fluidité et la compréhension doivent être travaillés ensemble. Les résultats récents restent médiocres. Le National Assessment of Educational Progress (NAEP), une évaluation fédérale majeure surnommée The Nation’s Report Card, joue un rôle important dans un pays qui ne dispose pas d’un programme scolaire national unique. Selon les résultats de 2024, les scores en lecture ont baissé chez les élèves de CM1, de quatrième et en fin de lycée. Les habitudes suivent la même tendance : selon des données publiées en 2026, seulement 14 % des jeunes de 13 ans lisent pour leur plaisir presque tous les jours, contre 35 % en 1984. Dans les écoles américaines, les textes courts, les documents informatifs et les exercices destinés aux évaluations standardisées ont progressivement pris plus de place. Le No Child Left Behind Act, une loi fédérale adoptée en 2002, a fortement développé les tests standardisés. Les Common Core, lancés à partir de 2010 et adoptés par de nombreux États, fixent des normes communes en anglais et en mathématiques. Ces réformes sont parfois accusées de privilégier les extraits plutôt que les œuvres complètes. Leur responsabilité reste débattue, mais la différence entre ces deux pratiques est réelle : lire 400 pages exige de maintenir en mémoire une structure narrative, de supporter des passages moins immédiatement gratifiants et de maintenir son attention pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. Les réseaux sociaux, les vidéos courtes, les notifications et le défilement infini occupent désormais chaque moment disponible. Ils constituent une concurrence évidente pour un livre, qui exige précisément de se concentrer sur le même objet sans stimulation constante. Cependant, comme le déclin de certaines pratiques de lecture était déjà documenté dans les années 1980 et 1990, le smartphone apparaît davantage comme un accélérateur que comme une cause unique. Rose Horowitch pousse cette réflexion plus loin dans The End of Reading Is Here. Elle évoque une société « post-littéraire » : non pas un monde sans écriture, mais un monde où le texte long ne serait plus le support dominant pour s’informer, réfléchir ou se divertir. Nous continuons à absorber un nombre énorme de mots, mais sous la forme de messages, de commentaires, de notifications ou de résumés. Lire cette succession de fragments n’équivaut pas exactement à suivre pendant trois cents pages une pensée ou un récit. Si les Américains avaient simplement abandonné le livre, le marché devrait s’effondrer. Pourtant, en 2025, les points de vente suivis par Circana BookScan ont vendu 762,4 millions de livres imprimés, soit une légère hausse de 0,3 % par rapport à l’année précédente. La fiction pour adultes profite encore des romans d’amour et de BookTok, la communauté de lecteurs et de prescripteurs de livres sur TikTok. Même les librairies indépendantes connaissent paradoxalement un essor : l’American Booksellers Association indique que ses membres ont augmenté de 19 % en 2025 et que 605 librairies physiques, mobiles ou éphémères ont ouvert cette année-là. Le Pew Research Center note que 14 % des adultes déclarent avoir lu plus de vingt livres en 2025, tandis qu’un quart n’en a lu aucun. La France suit-elle cette tendance ? Il serait tentant d’y voir une particularité américaine. Les chiffres français invitent à la prudence. Selon le baromètre 2025 du Centre national du livre (CNL), 63 % des Français avaient lu au moins cinq livres au cours des douze derniers mois, soit six points de moins qu’en 2023. Un chiffre encore plus révélateur sur l’attention : 27 % des lecteurs font autre chose en lisant. Chez les 15-24 ans, cette proportion atteint 53 %. Selon l’étude du CNL de 2026, les 7-19 ans consacrent en moyenne 18 minutes par jour à la lecture de loisirs, contre trois heures et une minute sur les écrans, hors livres numériques et audio. Chez les 16-19 ans, le temps d’écran dépasse cinq heures par jour et 67 % déclarent faire autre chose en lisant. La vraie question n’est donc pas de savoir si les Américains et les Français lisent encore – ils lisent toute la journée – mais quoi, combien de temps, et avec quelle attention. Et, dans une économie où cette attention est de plus en plus disputée, quelle place le livre peut-il encore occuper ?