En 1994, l’entreprise française d’énergie EDF a mis en service le barrage de Petit-Saut avec pour objectif de fournir de l’énergie renouvelable à une région isolée, en évitant la pollution généralement associée aux centrales thermiques. Cependant, la construction du barrage a entraîné l’inondation de 300 à 365 kilomètres carrés de forêt tropicale primaire, une zone connue pour sa biodiversité exceptionnellement riche. Cette submersion a créé un phénomène environnemental inhabituel qui continue de fasciner les scientifiques aujourd’hui. En effet, la décomposition de la végétation submergée a provoqué une carence en oxygène dans l’eau, la mort de poissons et d’importantes émissions de méthane, un gaz à effet de serre 25 fois plus efficace que le dioxyde de carbone pour piéger la chaleur. L’ampleur de la déforestation à Petit-Saut est d’autant plus frappante que les forêts équatoriales abritent une densité de vie exceptionnelle. Un seul hectare peut contenir un nombre impressionnant d’espèces, allant des arbres aux insectes. Lors de la construction du barrage, la décision de déboiser entièrement la zone avant l’inondation n’a pas été suffisamment prise en compte, entraînant des conséquences environnementales imprévues. Les scientifiques ont commencé à surveiller le lac peu après sa création, faisant de Petit-Saut l’un des premiers réservoirs tropicaux à être étudié en détail. Le réservoir renferme une quantité colossale de carbone, avec une estimation de 3 690 gigagrammes dans le sol, 4 950 gigagrammes dans les troncs d’arbres et 180 gigagrammes dans les feuilles. Cette matière organique, autrefois partie intégrante d’une forêt en pleine vitalité, se décompose désormais dans un environnement radicalement différent, submergé par l’eau et privé d’oxygène. Ce processus a été comparé à un immense tas de compost, où les arbres, les feuilles et le sol continuent de pourrir et de fermenter dans l’obscurité du lac. Les bactéries présentes dans l’eau consomment de l’oxygène pour décomposer la végétation submergée, ce qui entraîne une anoxie – des conditions où l’oxygène est quasi absent – dans les parties profondes du réservoir. La décomposition libère également du sulfure d’hydrogène, du dioxyde de carbone et du méthane, responsables de la mort de nombreux poissons peu après le remplissage du barrage. La combinaison de températures élevées, de bactéries réductrices de sulfate et du manque d’oxygène a créé des conditions idéales pour la production de méthane. Ce gaz s’est ensuite répandu en aval, appauvrissant en oxygène la rivière Sinnamary sur près de 40 kilomètres, affectant ainsi la vie aquatique bien au-delà du lac lui-même. Pour limiter les dommages écologiques en aval, EDF a installé un système d’aération artificielle, une sorte de cascade conçue pour réintroduire de l’oxygène dans l’eau de la rivière. Les recherches ont montré que les émissions de méthane se produisaient selon deux mécanismes principaux : l’ébullition, où des bulles de méthane remontent depuis le fond du lac, et la diffusion, un échange plus lent entre l’eau et l’air. Un troisième processus, moins visible, contribue également à ces émissions : les rejets soudains de méthane dissous lorsque l’eau passe à travers les turbines ou les vannes de déversement. Au cours des dix années suivant le remplissage du barrage, le carbone stocké dans le sol et la litière forestière est devenu la principale source de ces émissions. À l’échelle mondiale, on estime que les réservoirs hydroélectriques émettent environ 51 téagrammes de carbone par an, dont environ 13,3 téagrammes sous forme de méthane. Petit-Saut n’est pas un cas isolé, mais un exemple d’un phénomène plus large qui touche les grands barrages en région tropicale. Plus de trente ans après le remplissage du barrage, Petit-Saut reste un site clé pour étudier l’évolution à long terme des réservoirs tropicaux. Les émissions de méthane ont atteint leur pic au cours des premières années, mais ont depuis diminué à mesure que la matière organique disponible s’est épuisée. Si cette baisse à long terme est rassurante, elle souligne une réalité importante : l’impact environnemental d’un barrage hydroélectrique tropical ne peut être évalué uniquement en fonction de sa phase d’exploitation stable. Les premières décennies, marquées par des émissions élevées, doivent également être prises en compte. Les recherches scientifiques en cours à Petit-Saut incluent des stations de surveillance en amont et en aval du barrage. Ces études fournissent des données cruciales qui aident les scientifiques à affiner leurs modèles et mettent en lumière un point essentiel : lors de l’étude de nouveaux barrages en forêt tropicale, la question de la déforestation préalable à la submersion doit être traitée avec la plus grande rigueur, compte tenu des conséquences climatiques durables et significatives de l’inondation d’une forêt vivante. L’histoire de Petit-Saut illustre la complexité de distinguer l’énergie renouvelable de l’énergie véritablement propre. Trente ans après sa mise en service, ce barrage en Guyane française continue d’offrir des leçons précieuses à la communauté scientifique mondiale sur les défis environnementaux cachés de l’hydroélectricité tropicale. Alors que de nombreux pays envisagent encore de construire de grands barrages en forêt équatoriale, une question se pose : peut-on encore qualifier de « propres » de telles sources d’énergie si l’on ignore l’impact environnemental de la forêt submergée ?