Le mardi 6 octobre à Marseille, entre 10 000 et 15 000 personnes (selon les sources syndicales) ont participé à une manifestation dans le cadre d’une journée nationale de mobilisation. La majorité étaient des lycéens issus de l’enseignement général ou professionnel, ainsi que des étudiants du supérieur, des enseignants du secondaire, du primaire et du supérieur, et des parents d’élèves (dont la FCPE). De nombreux lycées avaient été fermés à l’avance par l’administration, si bien que peu d’entre eux ont été bloqués. Des assemblées générales d’enseignants ont pu se tenir, mais dans certains cas, l’administration les a purement et simplement interdites, un phénomène inédit et une atteinte aux droits syndicaux. D’autres rassemblements ont eu lieu dans d’autres villes du département et de l’académie. Le mouvement atteint une ampleur inédite depuis les mobilisations de la jeunesse contre le CPE en 2006. Des professionnels de divers secteurs se sont joints aux cortèges, soulignant la proximité de leurs revendications avec celles des jeunes (conditions de travail, état des locaux scolaires, îlots de chaleur, effectifs par classe, impossibilité de fonctionner correctement depuis la mise en place de la réforme Blanquer et de la réforme du bac pro, rejet de Parcoursup comme source d’angoisse et d’inégalités, enseignants absents non remplacés…). Dans les lycées professionnels de l’académie, les situations varient énormément d’un établissement à l’autre. À Miramas, des violences ont été commises contre la communauté éducative, qui a exercé son droit de retrait. Leurs revendications n’ont reçu aucune réponse de la DSDEN (création de postes d’agents non enseignants) en dehors de l’attribution de quatre heures supplémentaires dans la DGH. À Salon-de-Provence, un incendie s’est déclaré au lycée L’Empéri dans la nuit de samedi à dimanche. Les forces de l’ordre ont réprimé violemment le mouvement le lendemain. Dans un autre lycée de Salon-de-Provence, des assemblées communes d’enseignants, de parents et d’élèves se sont tenues dans un contexte tendu. Dans le Vaucluse, à Avignon, les enseignants du lycée professionnel Maria Casarès sont sous le choc face aux violences et aux troubles qui agitent l’établissement, initiés par certains élèves de l’école ou d’établissements voisins. À Marseille, au lycée Mandela, des éléments extérieurs ont tenté d’y mettre le feu. La question du retour au travail n’est pas simple, surtout pour les nouveaux collègues (stagiaires, contractuels). Le lycée hôtelier n’est pas fermé, et les revendications locales des élèves rejoignent celles des enseignants (plus de démocratie et de dialogue, application des droits syndicaux dans les lycées, aménagement des emplois du temps pour permettre une meilleure pratique sportive…). Il ressort de tout cela une situation très disparate, allant de l’élaboration de cahiers de revendications, de la construction d’un mouvement destiné à durer, à une révolte qui peut parfois s’exprimer de manière brutale sans que les aspirations de la jeunesse n’apparaissent clairement. Lorsque le dialogue entre enseignants et élèves est maintenu, on observe une forte volonté des professeurs de soutenir ce mouvement et d’agir de concert. Le Café pédagogique a rencontré des collègues lors de la manifestation marseillaise. Jean, professeur d’éducation physique et sportive au lycée Artaud (13e arrondissement), estime qu’il faut condamner certaines formes de violence qui se sont exprimées, mais qu’il faut aussi les analyser pour comprendre ce qui se joue. Il relève une forme de ségrégation sociale au sein de l’école, notamment entre les établissements publics et privés sous contrat. Les jeunes perçoivent clairement que les chances ne sont pas les mêmes des deux côtés. Un baccalauréat obtenu dans un ancien ZEP et un autre dans un lycée du centre-ville n’ont pas la même valeur. C’est cette forme de violence institutionnelle qui produit ce que l’on a pu observer ces derniers jours. Brûler un lycée n’est pas anodin. Mais ces actes – qu’il faut évidemment condamner – ont un sens. Pourquoi certains jeunes agissent-ils ainsi ? Mais il y a aussi, heureusement, des élèves qui se mobilisent autour de revendications réfléchies. Une grande convergence est possible avec eux pour sortir de cette crise profonde. Il faut à la fois répondre aux situations d’urgence exprimées aujourd’hui, mais aussi redonner à l’école sa place dans la société, en mettant fin à la ségrégation sociale, en finançant l’école publique à un niveau approprié qui doit devenir l’école de tous les enfants de la République. Maria, professeure d’espagnol dans le même établissement, raconte que le lycée est fermé, que le contact avec les élèves est rompu. Tout a commencé par un blocage classique et calme. Jeudi dernier, des actes de violence ont été commis par des jeunes à l’extérieur du lycée et les forces de l’ordre ne sont arrivées qu’à la fin des affrontements pour disperser les jeunes. Une partie des élèves est très mobilisée. Il ne faut pas laisser les élèves seuls. Il faut porter nos revendications communes. Notre objectif est d’éviter toute forme de violence, quelle qu’en soit l’origine. Les revendications sont à la fois locales et nationales. Les élèves partent de leur expérience au sein de leur scolarité pour aboutir à des revendications nationales (locaux scolaires, canicules qui ont épuisé tout le monde, Parcoursup est pour eux un vrai problème. Ils la vivent comme une plateforme abusive, opaque, génératrice d’insécurité. Les jeunes ont le sentiment de ne pas maîtriser leur avenir. Ils parlent beaucoup des effectifs pléthoriques (35 élèves), de la disparition du groupe classe qui a explosé avec la mise en place des enseignements de spécialité, la réforme Blanquer en somme, même s’ils ne l’ont connue que comme ça. Jean-Pierre, professeur de mathématiques au lycée Langevin de Martigues, estime qu’il est important d’être aux côtés de ces jeunes aujourd’hui car nous menons le même combat. Quand les enseignants sont maltraités, les élèves le sont aussi et inversement. Il a choisi ce métier pour transmettre des savoirs en confiance et, nécessairement, nous sommes sensibles à la détresse de nos élèves. On ne peut pas faire avancer les idées par la violence. Il pense que le pouvoir utilise ce climat pour discréditer le mouvement. En quelques jours de fortes tensions, les partis politiques, le gouvernement ont fait montre de prendre le problème au sérieux. Les jeunes comprennent bien que ce sont leurs mobilisations (sous toutes leurs formes) qui ont rendu cela possible. Nous subissons depuis longtemps ces réformes répétées et la réduction des moyens. Dans son lycée, ils ont perdu 300 heures d’enseignement par semaine. Cela équivaut à dix semaines de cours en moins par an. C’est l’équivalent d’une pandémie par an. Il pense que ce mouvement va nécessairement entraîner certaines décisions, c’est pourquoi il est important d’éradiquer cette violence et d’aider à structurer cette mobilisation. Mais il ne sait pas comment. Nicolas, professeur d’histoire-géographie dans un lycée du centre-ville de Marseille, explique que sa motivation principale est d’accompagner ces jeunes pour calmer le jeu, éviter les tensions avec la police. Ils se retrouvent sur des slogans communs. Ils veulent d’autres choix politiques, notamment pour mettre les ressources dans les services publics plutôt que dans les armements militaires. Il constate que cette jeunesse est diverse, qu’elle vient des lycées généraux et technologiques comme des lycées professionnels ou des centres de formation d’apprentis. Ce mouvement rassemble des jeunes des classes populaires comme ceux des classes moyennes ou supérieures. Il n’y a pas eu d’emballements, de violences comme décrites dans certains médias, même si cela aurait pu dégénérer. La couverture de ce mouvement privilégie la violence et accorde peu d’attention aux revendications de ces jeunes. Il y a là un déséquilibre qui n’est pas anodin. Il ne peut nier que certains personnels ont été pris pour cible, qu’ils ressortent secoués par ce qui s’est passé dans certains lieux. Il leur revient de maintenir le lien, de préserver l’unité dans un contexte médiatique qui ne leur est pas favorable. Il y a quelques années, des élèves s’étaient mobilisés contre la réforme Blanquer et avaient été confrontés à cette violence policière. On assiste à une montée en puissance de la police qui utilise désormais des moyens militaires. Cette violence d’État est problématique, elle montre que le pouvoir a du mal à entendre les revendications de la jeunesse et les revendications en général. Ce que vivent les jeunes aujourd’hui est comparable à ce que les Gilets jaunes ont vécu. Il y a une crise démocratique profonde : on ne peut pas éduquer les jeunes à la citoyenneté et, dans le même temps, les considérer comme incapables de formuler certaines propositions, de penser politiquement. Leur non-prise en compte par le pouvoir est un problème. Certains sont encore des enfants, mais des enfants qui ont des choses à dire. Louisa, professeure de philosophie en classes préparatoires au lycée Saint-Charles (centre-ville), estime que le mouvement est, dans son essence, non violent, très réfléchi. Les jeunes structurent leur pensée en agissant, c’est une très belle formation de l’esprit citoyen. Ils subissent une violence énorme de la part de la société, que nous n’avons pas connue à leur âge : violence climatique, violence économique, manque de démocratie, leur situation n’est pas prise en compte. Le seul avenir qui leur est proposé est celui d’une violence systémique permanente, d’une guerre qui gagne du terrain. Il existe dans ce mouvement des groupes qui ignorent les règles politiques, qui veulent simplement exprimer leur rage. Ou alors des groupes manipulés par des forces qui ne disent pas leur nom (nous avons vu des vidéos où des policiers déguisés en hooligans intervenaient, ce n’est pas nouveau). Il faut distinguer ces deux choses : cette violence apolitique qu’elle condamne et qui est instrumentalisée, et ce mouvement qui a sa légitimité, sa dynamique politique, son intelligence. Elle s’inquiète beaucoup pour ses élèves, c’est son empathie qui la pousse à être ici aujourd’hui. Elle est révoltée par le traitement qu’ils subissent, par l’avenir qui leur est réservé. Elle est là parce qu’elle aime ses élèves. C’est pourquoi elle a voulu faire partie du service d’ordre, pour les protéger en cas de danger. Il se trouve aussi que leurs revendications rejoignent les siennes. Camille, professeure de lettres, et Éliane, professeure de physique-chimie au lycée Marseilleveyre (Marseille sud), expliquent que les jeunes sont aujourd’hui très nombreux, bien organisés, souvent pour leur première manifestation. Leurs élèves sont calmes, ils sont dans la revendication, ce qui n’est pas le cas dans les établissements voisins, et c’est ce qui a conduit à la fermeture du lycée. Les revendications partent du local, du quotidien (emplois du temps ingérables liés à la réforme du lycée, un bâtiment scolaire inadapté, Parcoursup, difficultés pour poursuivre des études dans le supérieur) pour rapidement aborder des enjeux nationaux. Les réactions des enseignants sont partagées : on voit de nouvelles têtes dans la manifestation, mais il y a aussi des collègues qui ont peur de la situation, qui craignent de perdre des heures de cours… La mise en place de l’enseignement à distance est un échec, les élèves ne viennent pas, ils n’ont pas les outils pour le faire correctement. Elles estiment que la violence observée a été exagérée pour détourner l’attention. Il y a deux poids, deux mesures : on ne fait pas grand cas des affrontements qui surviennent après des manifestations agricoles ou après certains matchs de football. Dans leur majorité, les jeunes sont là pour faire avancer les choses. Quand on est gazé à 15 ans, on peut réagir de manière inattendue, ce sont des personnes en construction, il est important de ne pas l’oublier. Demain, ils tiendront une assemblée à partir de 8 heures. Si le gouvernement ne fait pas de concessions, ce mouvement durera.