William Acker’s research on reception areas

En 2021, William Acker a publié Où sont les « gens du voyage » ? Inventaire critique des aires d’accueil aux éditions du Commun. Juriste issu d’une famille de voyageurs, il a recensé ces aires de relégation, destinées à une population historiquement discriminée, qui y est contrainte de séjourner. Sa conclusion : ces lieux sont principalement situés à proximité de sites pollués, ce qui présente des risques pour la santé des habitants.

Worsening conditions for travelers

Cinq ans plus tard, les conditions de vie sur ces sites se sont encore dégradées, en raison du changement climatique, et ceux qui continuent de se déplacer voient leur mobilité restreinte par la hausse des prix du carburant. Les espaces dédiés sont également trop peu nombreux, ce qui conduit de nombreux voyageurs à s’installer illégalement, avec, en toile de fond, le risque permanent d’expulsion.

Acker’s new book on environmental racism

William Acker poursuit sa réflexion dans un second ouvrage, Racisme environnemental. Penser la convergence depuis la lutte contre l’antitsiganisme (éditions du Commun, septembre 2026), où il appelle à mobiliser la justice environnementale pour créer des « alliances entre luttes antiracistes, écologistes et sociales ». Basta ! a interrogé Acker sur l’usage du concept de racisme environnemental pour décrire ce que vivent aujourd’hui les voyageurs en France.

Origins of the environmental racism concept

Acker explique que ce concept permet de relier la condition raciale dans un espace donné et les inégalités environnementales subies par les personnes. Il s’agit d’une hypothèse formulée dans les années 1980 aux États-Unis par des militants, chercheurs et auteurs majoritairement noirs, tels que Benjamin Chavis, Robert Bullard, Hazel Johnson ou Dollie Burwell. Ce concept de racisme environnemental a donné naissance à un mouvement bien plus large, celui de la justice environnementale.

Environmental racism in French territories

Dans les territoires ultramarins français, ce concept est mobilisé depuis plusieurs années, notamment en Martinique et en Guadeloupe, à propos du scandale du chlordécone. Mais en France métropolitaine, au nom de l’universalisme, on a eu tendance à ignorer les mécanismes racistes : le lien entre assignation raciale et inégalités environnementales n’a été intégré que récemment par les mouvements écologistes.

Clear link to environmental racism

Dans le cas des voyageurs, ce lien est absolument évident, puisqu’il s’agit de populations historiquement discriminées, soumises pendant plusieurs siècles à des lois d’exception — par exemple, les carnets de circulation, qui avaient succédé aux carnets anthropométriques instaurés en 1912, ont existé jusqu’en 2017. Ces populations sont aujourd’hui reléguées dans des aires d’accueil, des espaces dédiés, à l’écart des autres, dont l’implantation est décidée par les collectivités territoriales et approuvée par l’État à travers les préfets.

Reception areas near polluted sites

Et ces lieux sont systématiquement situés à proximité de sites pollués. Nous réunissons donc tous les critères du racisme environnemental. Dans son ouvrage précédent, Acker a dressé un inventaire de ces aires d’accueil. Le travail a révélé que plus de la moitié des aires d’accueil se trouvent à proximité directe de nuisances environnementales.

Scientific studies confirm findings

Ces conclusions ont depuis été confirmées par deux études : l’une publiée en 2022 par la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les « gens du voyage » (Fnasat), l’autre en 2025 par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Ces aires d’accueil sont situées à proximité de décharges, de sites de traitement des déchets, de stations d’épuration.

Health impacts on travelers

L’impact de cette relégation sur la santé des voyageurs se traduit par une exposition aux maladies chroniques, aux maladies cardiovasculaires, au diabète, à l’obésité et au saturnisme, un voyageur sur deux étant exposé à un taux de plomb trop élevé. S’y ajoutent les cancers, même s’il est souvent difficile d’établir un lien de causalité direct entre ces maladies et l’environnement des aires d’accueil, en particulier lorsque les personnes sont itinérantes.

Mental health and environmental stress

Les voyageurs sont enfin exposés à des problèmes de santé mentale et à la dépression, notamment liés au stress causé par le risque d’expulsion auquel beaucoup sont soumis, et à la situation d’instabilité résidentielle dans laquelle ils se trouvent. Une étude de Santé publique France de 2024 sur la santé des voyageurs en Nouvelle-Aquitaine montre clairement le lien entre dégradation de l’environnement et impact sur leur santé.

Legal gaps and policy neglect

Il existe aujourd’hui un faisceau d’indicateurs scientifiques suffisamment solide pour affirmer que les conditions de vie des voyageurs ont un effet très néfaste sur leur santé : leur espérance de vie est inférieure de jusqu’à 15 ans à la moyenne nationale. La législation permet l’installation d’aires d’accueil à proximité de sites présentant des risques sanitaires, en raison du silence de la loi. Or, la loi étant le reflet de la politique, si la loi ne prévoit rien, c’est que la politique est indifférente au problème.

Vulnerability to climate change

Cette indifférence est délibérée : les alertes et les données scientifiques s’accumulent depuis longtemps, mais le législateur ne s’empare pas du sujet. Certaines pistes juridiques demeurent ouvertes, notamment l’encadrement réglementaire au titre des ICPE : aujourd’hui, les aires d’accueil ne sont pas considérées comme des établissements recevant du public, et ne sont donc pas protégées en tant que telles.

Climate risks in reception areas

Une aire d’accueil, juridiquement, est un parking. Il y a néanmoins urgence à repenser ces espaces et leur implantation, notamment parce qu’ils rendent les voyageurs extrêmement vulnérables au changement climatique. Les voyageurs sont vulnérables à plusieurs niveaux. Ils sont exposés aux aléas climatiques du simple fait de la faible protection qu’offre la caravane.

Exacerbated by poor planning

Ce problème pourrait pourtant être en partie résolu si les terrains étaient correctement aménagés. Sauf que ces lieux sont définis sans tenir compte des risques : certaines aires d’accueil sont ainsi situées en zones inondables. Les risques liés aux canicules ne sont pas non plus intégrés : sur les aires, il y a très peu d’ombre et peu ou pas d’espaces rafraîchis.

Health risks from heat

Tout est bétonné, goudronné. Cela a un impact sur la santé des habitants, et notamment sur celle des plus vulnérables : les personnes âgées, les personnes en situation de handicap et les plus jeunes souffrent beaucoup des canicules. Cette vulnérabilité se double d’autres inégalités, puisque les voyageurs éprouvent d’énormes difficultés à assurer leurs caravanes.

Legal and environmental challenges

Aucun dispositif national ne permet de répondre aux refus des assureurs. Nous sommes donc face à des personnes doublement sanctionnées, qui doivent assumer seules, et entièrement, les aléas climatiques et les catastrophes naturelles. En réalité, l’adaptation au changement climatique n’a pas du tout été pensée.

Legal action against the state

C’est pourquoi l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC) s’est associée à une action en justice aux côtés de Greenpeace France, d’Oxfam France et de Notre affaire à tous, attaquant en 2025 l’État français pour manquement à la protection de tous les citoyens face aux conséquences du changement climatique.

Exclusion in rural areas

Les voyageurs sont également exclus de vastes parties du territoire, en particulier dans les zones rurales. La loi Besson II, instaurée en 2000, a fixé un seuil de 5 000 habitants au-delà duquel les communes sont tenues de disposer d’aires d’accueil. Or, seules environ 5 % des communes françaises comptent plus de 5 000 habitants.

Historical exclusion in rural areas

De vastes zones deviennent donc des zones d’exclusion. Dans les campagnes, les logiques visant à expulser les voyageurs ont toujours existé. De nombreuses archives documentent la « plaie » des bandes errantes de nomades, de bohémiens, etc. Pourtant, avec une certaine ambiguïté, les voyageurs ont toujours été des travailleurs du monde rural.

Environmental law used to exclude

Certains étaient marchands et apportaient des produits manufacturés ou des services aux zones agricoles ; d’autres étaient, et sont toujours, des ouvriers agricoles, voire, aujourd’hui, pour certains, des propriétaires agricoles. Si des solidarités existent, ce phénomène de relégation s’aggrave aujourd’hui dans les zones rurales, en raison des enjeux économiques liés à l’exploitation des terres et à l’agro-industrie.

Manure as exclusion tool

On peut citer l’exemple de l’épandage de fumier par certains agriculteurs sur leurs terres pour empêcher les « gens du voyage » de s’y installer, à moins qu’ils ne l’épandent directement sur les voyageurs ! En 2023, la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) d’Île-de-France avait mené une telle opération, baptisée « Reprenons nos terres ».

Institutional support for exclusion

Or ces pratiques s’inscrivent aujourd’hui dans des logiques institutionnelles. Je pense notamment à la rationalisation de l’urbanisme et du droit de l’environnement, qui en est venue à offrir des outils pour expulser les voyageurs du monde agricole. À juste titre, vous écrivez que l’on en vient aussi à « instrumentaliser l’écologie au service d’une logique de relégation raciale ».

Ecology as exclusionary tool

Comment cela se concrétise-t-il ? Je prends un exemple : j’ai récemment été contacté par la CGT-Environnement, qui regroupe notamment des agents de l’Office français de la biodiversité. En tant que gardiens de la nature, ils sont parfois chargés d’accélérer les procédures d’expulsion de « gens du voyage » installés sur des parcelles naturelles.

Environmental law and exclusion

Le problème, c’est que l’on a tellement reproché aux voyageurs d’être des pollueurs que, dès qu’ils s’installent dans des espaces naturels, leur présence est perçue comme une pollution en soi. Il arrive que les pratiques de certains voyageurs soient effectivement polluantes. Mais on ne se demande jamais comment encadrer, comment permettre une cohabitation harmonieuse.

Need for alternative solutions

La seule question posée est toujours : comment empêcher les « gens du voyage » de s’installer ? Sur le terrain, on voit aussi comment le droit de l’environnement, notamment des mesures comme le ZAN, peut être instrumentalisé par les collectivités pour justifier l’absence d’espaces destinés aux voyageurs.

Environmental justice and convergence

De la même manière, lorsque des riverains s’opposent à la construction d’une aire d’accueil, l’argument écologique est très souvent mobilisé. Il est parfois tout à fait légitime, mais il faut que des solutions alternatives soient proposées afin de permettre l’accueil des voyageurs.

Challenges of convergence

Ce qui est intéressant, c’est de voir comment, lorsqu’on ne pense pas l’écologie dans une perspective de justice environnementale, elle peut devenir un instrument d’exclusion d’une partie de la population. Dans ce contexte, quelles convergences sont possibles avec les mouvements écologistes ?

Women leading the fight

Ils partagent pourtant des intérêts communs avec les voyageurs, notamment la défense du droit à vivre dans un environnement sain ? La convergence, nous le voyons sur le terrain, peut se faire de manière pragmatique, sur des cas précis. Mais cela suppose de travailler à la solidarité avec les voyageurs, et de se former à la lutte contre l’antitsiganisme.

Need for equity in movements

Il faut donc aller au-delà du seul horizon des intérêts communs, au risque sinon de voir les logiques d’exclusion se reproduire dès la fin de la lutte. Au sein des organisations, si les collectifs écologistes antiracistes se multiplient, il faut aussi veiller à — et c’est peut-être le plus difficile — instaurer une gouvernance démocratique.

Including marginalized voices

Une gouvernance qui, au-delà des principes d’égalité, prenne en compte la question de l’équité. Comment intégrer les personnes qui ne lisent pas ? Comment tenir compte des conditions de vie extrêmement difficiles, qui ne permettent pas à chacun de participer régulièrement aux réunions ? Comment prendre en considération le fait que le coût de la lutte, pour les voyageurs comme pour l’ensemble des personnes socialement fragiles, est souvent très élevé ?

Mobilization by women

Toutes ces questions doivent être posées, qu’il s’agisse des mouvements écologistes ou antiracistes. En attendant, les voyageurs, et tout particulièrement les femmes, se mobilisent contre le racisme environnemental. En effet, ce sont principalement des femmes qui se dressent contre le racisme environnemental.

Women-led environmental activism

On peut citer notamment la lutte du collectif Da So Vas, menée depuis 2012-2013 par les femmes de l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin. À l’époque, constatant la hausse des maladies respiratoires chez leurs enfants, elles ont établi le lien avec l’usine de béton voisine de leur aire d’accueil, qui génère une poussière intense.

Challenges of gender and race

Elles ont ensuite décidé de créer un collectif de femmes, soutenues par le tissu associatif. Elles ont alors eu l’intelligence de parcourir toutes les aires d’accueil de la métropole pour démontrer la récurrence des pollutions. Les femmes engagées doivent toutefois lutter en parallèle contre un système d’oppression misogyne.

Need for inclusive movements

Dans les mouvements des voyageurs, ce sont principalement les hommes qui prennent la parole et sont reconnus comme interlocuteurs légitimes. C’est l’un des grands défis de nos mouvements, qui deviennent progressivement des mouvements « voyageurs », appelant à une profonde mutation de nos luttes. Cette évolution en cours est une nécessité.