Le Japon traverse un tournant majeur de son histoire contemporaine, selon Asialyst et Marianne Péron-Doise, directrice de recherche à l’IRIS. Le débat s’est concentré sur l’évolution profonde de la politique de défense du pays et sur la reconfiguration des alliances politiques dans la région Asie-Pacifique. L’événement était organisé par l’Association de la presse France-Japon, fondée en 1963 par Robert Ghislain, qui rassemble des journalistes français intéressés par le Japon et leurs homologues japonais en poste en France ou en Europe. Cette association organise des conférences et des séminaires franco-japonais où sont abordées les questions d’actualité. Depuis 1977, elle décerne chaque année des bourses à des étudiants en journalisme ou à de jeunes journalistes à travers le prix Robert Guillain Reporter au Japon. L’APFJ était représentée lors du débat du 25 septembre par Mathieu Rocher. Korehito Masuda, directeur de la Maison du Japon à la Cité universitaire, ancien diplomate, a également participé aux échanges. Marianne Péron-Doise est directrice de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Asie-Pacifique. Elle a débuté sa carrière comme officier dans la marine française, puis a été chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et responsable du département Asie-Pacifique au ministère de la Défense. Son dernier ouvrage, publié en avril 2026, s’intitule Géopolitique des mers et des océans, aux éditions Le Cavalier bleu. Pierre-Antoine Donnet a passé l’essentiel de sa carrière journalistique à l’AFP, occupant des postes de correspondant ou de responsable à l’étranger, notamment au Japon, au Moyen-Orient, aux États-Unis, en Pologne et en Chine entre 1984 et 1989. Il est aujourd’hui rédacteur en chef d’Asia Magazine et d’Asialyst. Il a publié une dizaine d’ouvrages, principalement consacrés à la Chine, mais aussi au Tibet, à Taïwan et au Japon. Son dernier livre, La Chine, la défaite de l’Occident, est paru en septembre 2026 aux éditions de l’Aube. Hubert Testard, rédacteur en chef d’Asialyst, a animé le débat. Pierre-Antoine Donnet a ouvert le débat en rappelant brièvement l’histoire militaire du Japon, en commençant par le 28 mai 1905, date de la bataille de Tsushima lors de la guerre russo-japonaise du début du XXe siècle. Ce conflit a symbolisé pour la première fois une « défaite des Blancs ». La Russie a dû céder, dans le traité de Portsmouth signé en septembre 1905, la moitié de l’île de Sakhaline, ses droits sur la province chinoise du Liaodong (dont Port-Arthur) et ses intérêts en Corée. Le terme « Fukoku kyōhei » (富国強兵), qui signifie « un pays riche, une armée forte », illustre cette époque. « Kàngrì zhànzhēng » (抗日战争) désigne en chinois la « guerre de résistance contre le Japon », tandis que le terme « Seisen » (聖戦), ou « guerre sainte », était utilisé par les Japonais. Une phraséologie coloniale qui reflétait la mainmise de l’armée sur les institutions civiles au nom de l’Empereur et de la religion nationale, le shintoïsme. Les ambitions expansionnistes de l’armée n’avaient pas de limites géographiques, et leur slogan préféré est devenu « Hakkō ichiu » (八紘一宇), soit « les huit coins du monde sous un même toit ». Les Japonais, en tant que race supérieure, devaient apporter modernisation et civilisation à l’Asie-Pacifique. Le « renoncement à la guerre comme droit souverain de la nation » reste un principe auquel de nombreux Japonais sont encore attachés. On ne peut donc, contrairement à ce que prétendent les autorités chinoises, parler aujourd’hui d’un retour du militarisme japonais. Marianne Péron-Doise a expliqué que l’article 9 de la Constitution japonaise est d’une importance capitale, car il limite le pays au seul droit à l’autodéfense. Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon s’est appuyé sur la protection des États-Unis grâce au traité de sécurité mutuelle, qui prévoit le déploiement de forces militaires américaines sur son sol. Aujourd’hui, 55 000 soldats américains sont stationnés sur le territoire national, avec des équipements majeurs comme un porte-avions déployé en permanence à la base navale de Yokosuka, ainsi que des bombardiers stratégiques. Ce déploiement est principalement concentré à Okinawa, au sud du Japon, ce qui crée périodiquement des tensions avec la population locale. Il s’agit d’une « base arrière » pour l’armée américaine, permettant de disposer d’une force de dissuasion suffisante pour éviter que les conflits ne s’étendent sur le territoire japonais. Les « forces d’autodéfense » se développent dans une posture défensive. Le processus est très progressif, car le gouvernement privilégie la croissance économique. C’est l’ère de la « doctrine Yoshida », du nom du Premier ministre japonais Shigeru Yoshida, en fonction de 1946 à 1954. Cette doctrine repose sur un compromis stratégique : concentrer les efforts du pays sur la reconstruction économique tout en confiant sa défense aux États-Unis. Le « partage du fardeau » implique que le Japon reconstruise progressivement des forces d’autodéfense plus efficaces. Le pays dispose d’une base industrielle lui permettant de fabriquer ses propres équipements, ses frégates et ses systèmes d’armes. Il peut également mener des recherches conjointes bénéficiant aux forces militaires américaines, comme le développement d’un système de défense antimissile de haute qualité. Si des navires de guerre ou l’usage de la force étaient engagés, cela pourrait constituer une situation menaçant la survie du Japon. Le terme « Tomahawk » désigne également la mise en place de structures de commandement communes pour une meilleure synchronisation avec les forces américaines, afin de pouvoir réagir en cas de crise. La Stratégie nationale de défense 2022 (publiée en même temps qu’une stratégie de sécurité et un plan d’équipement) prévoit également l’acquisition de drones et le renforcement des capacités d’observation spatiale et de renseignement. Le Japon se sent également extrêmement isolé face à la seconde administration Trump, dont l’allié américain est devenu très incertain, tant sur la nature de ses engagements envers le pays que sur les efforts attendus de la part des Japonais. Tokyo a donc décidé d’intensifier les mesures prises par Fumio Kishida en portant le budget de la défense à 3 %, voire 3,5 % du PIB sur dix ans, comme l’a fait la Corée du Sud. Pierre-Antoine Donnet, spécialiste de Taïwan, a évoqué l’évolution de l’attitude du Japon face à un éventuel conflit avec la Chine. Il a souligné que la colonisation japonaise de Taïwan était très différente de l’agressivité déployée sur la péninsule coréenne, car Taïwan n’était alors pas un État constitué. La présence japonaise pendant près de 50 ans n’a donc pas laissé que de mauvais souvenirs, et les liens tissés restent très forts aujourd’hui. Il a également abordé la possible révision de la Constitution japonaise. Est-ce possible ? Est-ce nécessaire ? Marianne Péron-Doise a souligné le caractère symbolique de la volonté de Shinzo Abe de constitutionnaliser les forces d’autodéfense, puisque l’article 9 stipule qu’aucune force armée ne serait créée. L’existence des forces d’autodéfense relève donc, en théorie, de l’inconstitutionnel, voire de l’illégal. Cela n’empêche pas le pays de disposer d’une véritable armée, avec des composantes aériennes, terrestres, maritimes et spatiales. Une armée de mieux en mieux équipée, avec un budget en forte progression.