Les besoins fondamentaux comme choix politiques

Dans L’Économie de la mort, la politologue et historienne Françoise Vergès soutient que le déni des besoins vitaux fondamentaux, comme respirer, boire, aller aux toilettes et se laver, résulte de choix politiques ancrés dans « l’histoire de l’esclavage et du colonialisme ». Elle cite des exemples tels que des femmes à Gaza fabriquant des serviettes hygiéniques à partir de morceaux de tissu, des détenus vivant avec des rats et des cafards dans des cellules de prisons françaises, et des coupures d’eau régulières à Mayotte.

Les racines historiques de l’inégalité

Vergès souligne que ce déni des besoins fondamentaux est historiquement lié à la période de l’esclavage et du colonialisme, durant laquelle les personnes réduites en esclavage étaient juridiquement considérées comme des « biens meubles ». Elle met en lumière une catégorisation contemporaine qui sépare les « humains-humains », titulaires de droits, de « la figure du non-humain, l’animal-humain », qui englobe des groupes tels que les Juifs, les Roms et les musulmans en Europe, les Africains, ainsi que les peuples autochtones des Amériques-Caraïbes, du Pacifique et d’Asie.

Génocide et déshumanisation

Vergès évoque le cas des Palestiniens de Gaza, victimes actuellement d’un génocide perpétré par Israël. L’ancien ministre israélien Yoav Gallant les a qualifiés d’« animaux humains » en octobre 2023. L’autrice affirme que les « animaux-humains » sont privés de la satisfaction de leurs besoins vitaux fondamentaux précisément parce qu’ils ont une part d’humanité. Elle appelle à faire du droit de respirer, et par extension du droit de boire, « une revendication révolutionnaire ».

La division coloniale-raciale entre propre et sale en France

Vergès aborde la « division coloniale-raciale entre propre et sale », en soulignant la manière dont les quartiers populaires en France sont délaissés par l’État, ce qui entraîne la présence de saleté dans les rues. Cela renforce l’idée raciste selon laquelle les habitants de ces quartiers sont ontologiquement sales et ne méritent donc pas considération. Elle note que la propreté des quartiers aisés doit beaucoup au travail de nettoyage invisible effectué par les habitants non blancs des quartiers pauvres.

Pollution et déversement de déchets

L’autrice met également en évidence la manière dont le « monde sale » est devenu le « dépotoir » des États occidentaux, avec des tonnes de déchets envoyés vers des pays du Sud global ou vers des quartiers pauvres des pays du Nord. Les économies capitalistes extractivistes des puissances impérialistes imposent une « dépossession » des ressources tout en polluant ces zones à grande échelle, entraînant à nouveau le déni des besoins fondamentaux des populations locales.

Respirer comme privilège

Vergès affirme que « respirer est devenu un privilège de classe et de race », et que l’épuisement et l’asphyxie sont inhérents à l’esclavage, au colonialisme et au capitalisme, qui ont exploité et continuent d’exploiter les corps, les terres, l’air et les eaux jusqu’à l’épuisement. Elle cite plusieurs « stratégies de détoxification » mises en œuvre par des peuples autochtones et appelle à faire du droit de respirer « une revendication révolutionnaire », en soulignant que cette fonction vitale n’est pas une marchandise.