De nouvelles variétés de raisin résistantes aux principales maladies fongiques sont désormais disponibles à la plantation, malgré leur potentiel pour réduire jusqu’à 80 % des traitements phytosanitaires. Pourtant, leur adoption reste lente et l’offre commerciale limitée. Des études menées en Occitanie, dans le cadre du projet Ressenti et du Vinid’Occ Challenge, dressent un bilan quelque peu optimiste quant à leur avenir. Ces recherches visent à identifier les facteurs influençant l’adoption de ces nouvelles variétés, dont certaines viennent d’être inscrites au catalogue français et sont accessibles aux vignerons. L’objectif est de mieux comprendre les conditions nécessaires à leur développement. Depuis 2023, ce projet pluridisciplinaire rassemble des chercheurs de Toulouse et Montpellier autour de deux thèses doctorales. Il combine enquêtes et évaluations sensorielles auprès des acteurs du secteur et des consommateurs, ainsi que des approches de neuromarketing pour analyser les réactions face à ces nouveaux vins. Le raisin de cuve européen cultivé dans nos vignobles appartient à l’espèce Vitis vinifera, du latin vinifera signifiant « qui produit du vin ». Au XIXe siècle, cette espèce a été menacée par l’introduction de plusieurs pathogènes en provenance d’Amérique du Nord, comme le phylloxéra, le mildiou ou l’oïdium, auxquels elle n’avait jamais été exposée. Si Vitis vinifera est vulnérable à ces maladies, d’autres espèces américaines, comme Vitis labrusca ou Vitis rupestris, ont développé une résistance adaptative par co-évolution avec ces pathogènes. Ces espèces peuvent être croisées avec Vitis vinifera, donnant naissance à des descendants héritant d’une partie du génome de chaque parent, y compris parfois de traits de résistance aux maladies. Cette stratégie d’hybridation interspécifique a été utilisée historiquement, mais les hybrides obtenus présentent souvent une résistance aux maladies variable et des vins de qualité œnologique inférieure. Certains de ces hybrides, comme Clinton, Herbemont et Isabelle, ont été interdits en France pour des raisons sanitaires, mais ils ont depuis été réautorisés grâce à l’action d’un collectif en Cévennes. Les progrès de la génétique ont permis d’accélérer le processus en identifiant la présence de gènes d’intérêt à l’aide de marqueurs. La France, aux côtés de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Italie, figure parmi les leaders mondiaux dans la création de ces variétés résistantes. La stratégie nationale est prudente : elle vise à combiner plusieurs gènes pour renforcer la résistance et éviter l’émergence de souches pathogènes plus virulentes. Depuis 2017, les premiers résultats de la création française de variétés de raisin — comme floral, voltis, artaban et vidoc — peuvent être plantés par les vignerons. Depuis leur inscription initiale au catalogue national, plusieurs autres variétés ont été ajoutées, dont les variétés Inrae-Bouquet, nommées en hommage à Alain Bouquet, chercheur pionnier à l’Inrae. En 2021, ces variétés couvraient 1 208 hectares de vignoble, soit seulement 0,15 % du vignoble français, avec une progression lente principalement en Occitanie. La Champagne est une autre région pionnière qui expérimente ces variétés depuis plusieurs années. Une analyse médiatique révèle qu’elles sont rarement évoquées dans la presse généraliste, signe de leur faible visibilité. À l’inverse, la presse spécialisée vin a développé un consensus croissant en leur faveur, d’autant que la réglementation évolue. Depuis 2018, leur culture expérimentale est autorisée dans certaines appellations d’origine protégée (AOP) grâce à la directive variété d’intérêt pour l’adaptation (Vifa). Malgré ces avancées, l’offre reste limitée, avec seulement 108 références commerciales recensées en 2024. D’un point de vue sensoriel, les travaux de Caroline Paire, doctorante sur le projet, ont montré que ces nouvelles variétés produisent une diversité de profils comparable à celle des vins conventionnels. Aucun obstacle sensoriel ne s’oppose à leur acceptation par les consommateurs, que ce soit pour les vins blancs ou rouges, en assemblage ou en monocépage. Toutefois, les professionnels restent sceptiques, notamment pour les vins rouges, qu’ils jugent rustiques, acides et de moindre qualité. L’assemblage de variétés résistantes comme vidoc ou artaban avec du merlot n’a pas nui à l’appréciation lors des tests. Seule une minorité de consommateurs — des hommes de plus de 65 ans buvant du vin quotidiennement — ont systématiquement préféré les vins purs de Merlot. La question de la dénomination de ces variétés est devenue un sujet de débat au sein du secteur. Certains acteurs souhaitent les nommer en fonction de leurs espèces parentes, mais cette approche n’est pas soutenue par les instances chargées de leur homologation. D’autres études montrent que la dégustation reste l’arbitre ultime, comme le souligne Caroline Paire : « Le nom a finalement peu d’importance pour le consommateur, dont la connaissance dans ce domaine est limitée. Lors de nos expériences, le cabernet blanc, une variété résistante blanche développée en Allemagne, était souvent confondu avec le cabernet-sauvignon, roi des cépages bordelais et variété la plus plantée au monde. » Des groupes de discussion associés à des expériences d’eye-tracking — utilisées en neuromarketing pour suivre les mouvements oculaires et analyser l’attention des consommateurs — ont révélé que l’argument de la réduction de 80 % des traitements chimiques devait être mis en avant dans la communication sur ces variétés, de préférence via un logo ou un autocollant. Producteurs comme consommateurs sont incapables de distinguer les deux types de vin lors de la dégustation. L’équipe Ressenti a identifié trois profils parmi les vignerons : les « sceptiques », des professionnels plus âgés issus de caves particulières ; les « réceptifs », des coopératives affichant un soutien mesuré à l’innovation ; et les « observateurs », de jeunes professionnels sans pouvoir décisionnel. Les 96 producteurs interrogés par Marc-Antoine Dolet, autre doctorant du projet, estiment que ces variétés pourraient couvrir jusqu’à 25 % du vignoble occitan d’ici trente ans. Des consommateurs aux producteurs, les signaux sont globalement positifs, laissant entrevoir un avenir prometteur pour ces nouvelles variétés. L’incertitude qui persiste est de savoir si la crise structurelle profonde qui touche le vignoble français et mondial jouera le rôle d’accélérateur ou de frein.