Charge de travail des salariés et usage de l'IA

Sophie, administratrice de biens immobiliers âgée de 38 ans, qualifie sa charge de travail d'« énorme », entre la gestion de plus de 500 annonces immobilières, les urgences et « 300, 400 e-mails en retard ». Elle critique les outils fournis par son employeur, qu'elle juge « archaïques », et ses supérieurs, qu'elle trouve « désorganisés », leur reprochant de ne pas lui fournir les outils nécessaires pour répondre efficacement.

Adoption personnelle de l'IA

Sophie a souscrit à ses frais un abonnement à Claude, un assistant d'intelligence artificielle créé par Anthropic, pour rédiger des réponses destinées aux propriétaires et aux locataires. Elle vérifie les points juridiques pour s'assurer de leur exactitude, mais considère cet outil comme un « gain de temps incroyable ». Cet usage relève de la « shadow AI », c'est-à-dire l'utilisation de l'IA en dehors du cadre défini par l'entreprise.

Une pratique largement répandue

Le phénomène est « massif » et touche l'ensemble des secteurs, public comme privé, selon Gérôme Billois, expert en cybersécurité chez Wavestone. Il explique que les organisations avancent souvent plus lentement que leurs salariés dans l'adoption des outils d'IA, car ceux qu'elles proposent sont « soumis à des contraintes réglementaires et budgétaires » et peuvent être moins efficaces que ceux disponibles à l'extérieur pour quelques dizaines d'euros.

Statistiques sur l'usage de l'IA par les salariés

Selon le baromètre Work Trend Index de Microsoft et LinkedIn, au bureau, 75 % des salariés dans le monde utilisaient déjà l'IA au travail en 2024, et 78 % recouraient à leurs propres outils. Camille, architecte âgée de 34 ans, utilise l'IA pour améliorer ses textes, résumer des dossiers ou préparer des analyses.

L'IA comme outil de productivité

Elle relit, vérifie et affine les résultats, mais estime que le travail est déjà accompli à « 80-90 % ». Elle explique que ses supérieurs ne souhaitaient pas s'impliquer, si bien qu'elle a eu recours à des outils grand public pour « gérer, optimiser et décider du temps gagné ».

Politiques d'entreprise et IA

Cécile Dejoux, directrice de l'Observatoire des transformations managériales et RH au Conservatoire national des arts et métiers, explique que l'absence d'outils ou d'instructions encourage ces usages. Parfois, les entreprises « interdisent » l'IA, mais les salariés l'utilisent quand même « pour aller plus vite » et veulent « gérer, optimiser et décider du temps gagné ».

Un retard dans l'encadrement de l'IA

Le cadre peut également être « en construction », qu'il s'agisse de la charte éthique, des outils ou des cas d'usage. En attendant, les salariés développent des usages parallèles, « sous le manteau » : « le rythme n'est pas le même » entre l'élaboration des règles et l'expérimentation. Une fois les bénéfices ressentis, « c'est un peu addictif », observe-t-elle. Les outils fournis ultérieurement par l'employeur peuvent alors peiner à rivaliser.

Les risques de sécurité liés à l'IA

Ces usages soulèvent toutefois des questions de sécurité, met en garde Gérôme Billois, notamment les risques de fuites de données liées au partage de documents confidentiels. Concernant les données transmises à l'IA, « il faut raisonner comme si l'on était dans le monde réel », affirme Schéhérazade Abboub, avocate spécialisée en droit des données. « Vous ne donneriez pas toutes les données relevant des secrets d'affaires de l'entreprise, de son savoir-faire. Vous ne donneriez pas vos données personnelles... », ajoute-t-elle.

Le point de vue des salariés sur les risques liés à l'IA

Camille relativise ce problème, estimant que la confidentialité pose déjà question avec les outils numériques utilisés au quotidien, « des e-mails à Teams ». Selon elle, les employeurs sous-estiment le rôle de l'IA dans le travail quotidien ainsi que le fait que les salariés sont « surchargés ».

Recommandations pour encadrer l'IA

Pour Cécile Dejoux, afin d'éviter un usage secret de l'IA, les managers doivent « cartographier » les besoins, fournir des outils adaptés et définir un cadre d'utilisation au sein de l'entreprise. Un responsable de la communication âgé de 41 ans, qui souhaite garder l'anonymat, reconnaît que « personne n'en parle ouvertement » au bureau, mais que « tout le monde le fait ! Qui n'utilise pas ChatGPT ? Vouloir l'interdire est vain ».