La parabole de saint Matthieu, qui décrit deux hommes travaillant dans les champs et deux femmes broyant du grain au moulin, semble résonner dans le destin du roman posthume de Paul Gadenne, Les Hauts-Quartiers. Publié en 1973 dans la collection « Cadre rouge » aux Éditions du Seuil et réédité par Points en 2013, ce roman a été écrit sur près de cinquante ans, de 1907 à 1956. Il a été salué pour sa profondeur spirituelle et qualifié d’« original et opulent » par le critique littéraire Gaétan Picon, mais aussi critiqué pour son manque de structure et de cohérence littéraire par André Le Vot, qui le jugeait « pas suffisamment purement littéraire ». L’histoire suit Didier Aubert, un professeur et philosophe atteint de tuberculose qui vit à Irube, une ville bourgeoise du sud-ouest de la France. Son œuvre de toute une vie est une thèse sur l’esprit de pauvreté, et son déclin physique reflète son désenchantement croissant envers la société bourgeoise qu’il critique. Le roman utilise l’image de logements insalubres et de conditions de vie précaires pour symboliser à la fois sa détérioration physique et sa crise existentielle. Le récit s’ouvre sur Rosa Pardoux, une jeune fille de 13 ans décrite comme belle, provocante, audacieuse et paresseuse. Son personnage est introduit avec force, mais elle disparaît du récit dès la page 63, laissant les lecteurs en suspens. Cette disparition soudaine a été comparée à un « fantôme narratif », comme si l’auteur avait abandonné sa création, à l’image du mythe du docteur Frankenstein fuyant son monstre. Malgré des moments de lyrisme éclatant, le roman est souvent perçu comme décousu, avec une surutilisation de l’allégorie et du moralisme qui peut sembler pesante. Certains personnages et situations sont jugés peu plausibles, et la narration manque de direction claire. L’identification étroite de Gadenne avec son protagoniste, Didier Aubert, a conduit certains à suggérer que le roman pourrait être un des premiers exemples d’autofiction, où la vie et l’œuvre de l’auteur se mêlent à celles de ses personnages. Didier Aubert, comme Gadenne lui-même, est dépeint comme un homme de lettres qui se sent « entravé » et « étouffé », exclu de la société et éloigné de sa vocation littéraire. Il dénonce les souffrances des pauvres tout en estimant que ses propres injustices sont ignorées. Le roman est vu comme une occasion manquée de créer un équivalent français à Dostoïevski, Didier échouant à accomplir sa transformation morale. L’œuvre de Gadenne évoque également Une chambre à soi de Virginia Woolf, où la métaphore d’un jardin envahi par les mauvaises herbes représente les défis auxquels font face les femmes écrivains. De même, la passion de Didier pour les jardins et ses luttes contre la pauvreté et la maladie reflètent des thèmes convergents de création et de souffrance.