Un recueil de penseurs français contemporains

Dans un recueil d'entretiens avec soixante intellectuels issus de divers champs du savoir, Philippe Petit dresse une cartographie précieuse de la pensée contemporaine en France. Le livre, intitulé ABC Penser : l'abécédaire de la pensée contemporaine, propose un regard approfondi sur le paysage intellectuel actuel, à travers une série de conversations approfondies avec les grands penseurs de notre temps.

Le déclin de la vie intellectuelle en débat

Le déclin de la vie intellectuelle est devenu une idée si répandue dans le débat public que ceux qui la défendent ne savent plus quel moment historique identifier pour comprendre ce basculement vers une ère du vide. Après la mort de Sartre, de Beauvoir, d'Aron, de Foucault, de Barthes, de Bourdieu, de Derrida, de Lévi-Strauss et de tous les maîtres de la pensée structuraliste et post-structuraliste, la question se pose : faut-il attribuer ce déclin à l'idée d'un « après » (le temps d'une université féconde et encore riche de ressources) ou à l'apparition des experts et des intellectuels médiatiques, qui ont pris le contrôle de la production savante, critiqués par une atmosphère antiintellectuelle qui existe depuis au moins vingt ans ?

Une réponse à l'idée de déclin

Pour dissiper cette absurdité d'un déclin avéré, il suffit de lire L'Abécédaire de la pensée contemporaine, dirigé par Philippe Petit, version papier d'un projet de longue haleine, « ABC Penser », que le journaliste-auteur mène depuis des années en interrogeant des dizaines de penseurs sur un site dédié, et qui animent la vie intellectuelle de la manière la plus intense. De Tristan Garcia à Patrick Boucheron, de Clotilde Leguil à François Hartog, d'Élie During à Catherine Malabou..., la liste des auteurs renommés souligne la valeur du projet.

Structure et diversité des entretiens

Organisés en entrées alphabétiques, de A comme Amour (André Comte-Sponville) à Z comme Zone (Jeanne Etelain), de D comme Désir (Chantal Jaquet) à G comme Genre (Éric Marty), de I comme Intensité (Tristan Garcia) à V comme Violence (Marc Crépon)..., les entretiens, menés avec une attention et une vigueur qui honorent leur auteur, forment un ensemble aussi disparate que cohérent. Disparate, en ce sens que les perspectives, les approches, les sensibilités politiques et les outils conceptuels sont si variés, voire opposés, que rien ne permet de définir ce paysage intellectuel par un trait unique.

Un appel à la compréhension collective

Cherchant à comprendre collectivement, Philippe Petit mesure bien que « notre époque n'est pas celle de la discussion » et que la raison communicationnelle défendue par Habermas « n'a pas gagné ». « La nécessité de juger, la capacité de juger, que Hannah Arendt tenait pour une exigence, se sont heurtées au mur du "différend" », suggère Petit avec justesse. Toutefois, « face à ce qui nous assaille, face à ce que nous ne comprenons pas, il n'existe pas d'autre solution que de nous plonger dans le "différend" qui nous constitue. »

Un outil pratique pour penser

En effet, que nous reste-t-il, sinon cette nécessité de nous parler, d'essayer de comprendre collectivement ce qui nous arrive, cette médiation entre l'analyse et la vie, entre la compréhension du monde et la plénitude de l'existence ? Comment s'orienter, comment vivre ensemble, sans cette médiation dont le livre offre une concentration parfaite ? À la fois outil pratique et ressource théorique, cette bouteille jetée dans la mer antiintellectuelle n'a d'autre arme que sa générosité contagieuse face aux sceptiques et aux adeptes du ressentiment. C'est ainsi que la pensée se fait en France, en voici la preuve. ABC Penser : l'abécédaire de la pensée contemporaine, dirigé par Philippe Petit, PUF, 704 pages, 29 euros.