Une enquête menée auprès d’anciens travailleurs migrants, aujourd’hui retraités, révèle que l’accès à leurs droits sociaux se dégrade. Le passage à des démarches administratives dématérialisées rend plus difficile leur navigation dans le système, tandis que le nombre de contrôles administratifs dont ils font l’objet s’est accru. Les prestations sont désormais de plus en plus souvent conditionnées à la durée de résidence en France, une pratique que ses détracteurs assimilent à une forme de « préférence nationale », favorisant les résidents de longue date au détriment des autres. Les débats politiques mettant en cause le droit des immigrés ou des bénéficiaires de prestations sociales à accéder à leurs droits se sont multipliés dans l’espace public et médiatique. À partir d’une étude portant sur les parcours d’anciens travailleurs migrants et d’habitants de l’est parisien, cet article montre comment ces évolutions affectent concrètement leur vie et remettent en cause les principes fondamentaux de l’État social français. Ces questionnements ne sont pas nouveaux, mais depuis vingt-cinq ans, les politiques sociales et migratoires se sont progressivement durcies, limitant toujours davantage les droits sociaux et le droit au séjour des étrangers. L’accès à diverses prestations, comme les allocations familiales, les pensions d’invalidité ou l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa), s’est compliqué en raison de règles de plus en plus strictes sur la durée de résidence en France. Ces restrictions touchent particulièrement les personnes dont la vie a été marquée par des allers-retours entre la France et d’autres pays. Les immigrés âgés ayant travaillé en France pendant de nombreuses années illustrent parfaitement ces changements. Que deviennent-ils à la retraite, et comment cela influence-t-il leur accès aux droits sociaux ? L’Aspa, une prestation qui permet de compléter des pensions de retraite modestes, est particulièrement cruciale pour ces personnes, dont les pensions moyennes sont bien inférieures à celles du reste de la population. Cette allocation peut atteindre jusqu’à 1 043,59 euros par mois, et elle est vitale pour de nombreux retraités immigrés. Les immigrés subissent souvent des conditions de travail moins favorables que les non-immigrés : salaires plus bas, emplois plus pénibles physiquement, et un risque accru d’accidents du travail et de maladies professionnelles. Ces inégalités, largement liées à des discriminations sur le marché du travail, pèsent sur leur transition vers la retraite, augmentant les risques d’isolement social et de perte d’autonomie. Beaucoup de ces personnes, notamment des hommes arrivés d’Afrique du Nord et de l’Ouest dans les années 1970 et 1980, étaient autrefois considérés comme une main-d’œuvre temporaire avant de s’installer durablement en France. Pourtant, une fois à la retraite, ils se retrouvent pris dans une tension historique entretenue par l’État : accueillis quand la main-d’œuvre était nécessaire, rejetés une fois cette utilité passée. Malgré les obstacles qu’ils rencontrent, ces retraités immigrés comptent largement sur les prestations sociales pour compléter leurs maigres pensions. Contrairement à ce que certains récits médiatiques ou politiques suggèrent, la principale difficulté concernant les droits sociaux n’est pas la fraude, mais bien l’impossibilité pour les ayants droit d’y accéder. Par exemple, en 2016, la moitié des personnes éligibles à l’Aspa ne la percevaient pas, un taux encore plus élevé chez les femmes et les personnes âgées. Depuis, les critères d’accès à cette allocation n’ont fait que se durcir. Les populations immigrées se heurtent souvent à de multiples barrières pour faire valoir leurs droits : difficultés linguistiques, discriminations sur le marché de l’emploi, instabilité administrative. Si le gouvernement a promu la dématérialisation des démarches comme un moyen de simplifier l’accès aux droits et de réduire les non-recours, de nombreuses études montrent l’effet inverse. La « fracture numérique » touche de manière disproportionnée les personnes déjà en situation d’inégalités sociales, comme celles vivant en zones rurales ou ne maîtrisant pas le français ou les outils numériques. Beaucoup d’habitants de logements sociaux ou de foyers de travailleurs migrants peinent à utiliser les systèmes dématérialisés en raison de problèmes de vision, de téléphones peu performants ou d’un manque de familiarité avec les outils numériques. Ces difficultés, combinées à des délais d’attente prolongés et à une complexité administrative accrue, plongent ces personnes dans une situation précaire. Nombre d’entre elles attendent des années pour obtenir leurs droits, sans savoir quelles sommes elles percevront, et doivent se tourner vers leur famille, leur communauté ou des associations pour subvenir à leurs besoins quotidiens. Le durcissement des conditions d’accès aux prestations sociales et l’accent mis sur la « préférence nationale » rendent de plus en plus ardue la défense des droits des retraités immigrés. Pour les ressortissants non-européens, l’Aspa exige désormais une résidence d’au moins dix ans en France, en plus d’une « résidence stable ». Malgré les critiques des associations, la durée requise pour en bénéficier a été portée de six à neuf mois en 2023, une mesure qui touche particulièrement ceux ayant des attaches à l’étranger. La dématérialisation des démarches administratives a aussi entraîné une augmentation des contrôles, notamment pour les personnes assimilées à la figure de « l’immigré ». Pour l’Aspa, les usagers doivent désormais fournir des preuves numériques de leur résidence en France, comme des copies de passeport ou des relevés bancaires ou téléphoniques. Or, beaucoup de retraités immigrés, déjà en butte à la fracture numérique, peinent à remplir ces exigences. Des études montrent que la digitalisation des services publics a conduit à un renforcement des contrôles sur les populations vulnérables, les communautés immigrées étant particulièrement exposées. Les professionnels du secteur social rapportent une « augmentation systématique des contrôles », qui peuvent prendre la forme de visites à domicile, de vérifications postales ou de notifications numériques. Ces contrôles sont plus fréquents dans les logements sociaux et les anciens foyers de travailleurs migrants. Certaines administrations, gérant les pensions et les prestations sociales, ont commencé à croiser les données des individus, et cette pratique s’étend désormais aux douanes pour surveiller les entrées et sorties du territoire français. Pendant les mois que peut durer la procédure administrative, le versement des prestations est souvent suspendu. Face à ces conditions plus strictes et à un contrôle accru, les retraités immigrés sont confrontés à trois tendances majeures. La plus répandue consiste à renoncer aux prestations sociales afin de pouvoir quitter librement le pays. Une tendance moins fréquente pousse certains à ne pas retourner dans leur pays d’origine, par crainte de perdre leurs droits et allocations. Cette option peut s’avérer coûteuse, car elle les éloigne souvent de leur famille. Une troisième tendance, plus marginale, concerne ceux qui continuent de voyager entre leur pays d’origine et la France, cherchant à concilier objectifs familiaux et personnels tout en gérant les défis administratifs et économiques. Les difficultés croissantes rencontrées par les retraités immigrés remettent en cause les principes d’égalité et d’universalité des droits qui fondent l’État social français. Ces évolutions reflètent un profond changement politique, avec des politiques qui renforcent les inégalités sociales et structurelles, et questionnent peu à peu les fondements mêmes des droits sociaux en France.