Un nombre croissant de mineurs utilisent l’intelligence artificielle pour des échanges personnels et intimes, selon des enquêtes menées en France et aux États-Unis. Une étude Ipsos BVA réalisée en janvier 2026 pour la CNIL et le groupe VYV révèle que 86 % des Français âgés de 11 à 25 ans utilisent des IA conversationnelles, dont 94 % des 17-18 ans, et que 48 % d’entre eux s’en servent pour aborder des sujets personnels ou intimes. Aux États-Unis, Common Sense Media indiquait en juillet 2025 que 72 % des 13-17 ans avaient déjà utilisé un compagnon IA, un tiers d’entre eux préférant se confier à une machine plutôt qu’à une personne. En août 2025, les parents d’Adam Raine, un Américain de 16 ans qui s’est suicidé, ont poursuivi OpenAI, accusant ChatGPT d’avoir remplacé ses proches amis en tant que confident. Pendant ce temps, les institutions ont réagi plus lentement. Il a fallu près de vingt ans après l’arrivée des premiers réseaux sociaux pour qu’une commission d’enquête parlementaire documente, en 2025, les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. L’Union européenne a récemment pris des mesures pour répondre à ces préoccupations. Le 16 septembre, Ursula von der Leyen a annoncé un « Kids Act » lors de son discours sur l’état de l’Union, présenté le lendemain par la Commission européenne. Ce texte cible les réseaux sociaux, les assistants IA, les chatbots et les jeux en ligne, avec des amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel des plateformes reconnues coupables. L’inclusion des IA était cruciale, car un texte limité aux réseaux sociaux serait rapidement devenu obsolète. Les réglementations proposées prévoient des restrictions pour les moins de 13 ans sur les réseaux sociaux, des « mini-comptes » sous contrôle parental pour les 13-15 ans, et des comptes autonomes pour les 15-18 ans. Les chatbots IA sont interdits aux moins de 13 ans, sauf sous contrôle parental, et leur fonctionnement est encadré, avec une interdiction de simuler des relations humaines pouvant créer une dépendance émotionnelle. Cependant, les protections les plus faibles concernent la tranche d’âge où l’utilisation de l’IA est la plus élevée, et où les vulnérabilités restent fortes. Selon l’enquête Ipsos BVA, 28 % des 11-25 ans en France présentent des signes de trouble anxieux généralisé. Un adolescent de 15 ans n’est pas mieux armé qu’un de 13 ans pour gérer un interlocuteur IA disponible à toute heure, qui ne contredit jamais et retient tout. L’objection de faisabilité est souvent avancée pour éviter de prendre des décisions. Pourtant, la France impose déjà aux sites pour adultes de vérifier l’âge de leurs visiteurs, et l’Union européenne a présenté une application de vérification d’âge en avril 2025. Ce qui est exigé d’un site pour adultes peut aussi l’être d’un assistant conversationnel. Pour les assistants grand public, le seuil cohérent est la majorité, à l’image des réglementations sur l’alcool ou les jeux d’argent. Il faut distinguer l’IA grand public de l’IA éducative certifiée. Une interdiction pure et simple de l’usage éducatif serait une erreur coûteuse. Une IA financée par des fonds publics conçue pour capter l’attention n’a rien à voir avec une IA destinée à aider les élèves à comprendre des équations ou à assister les enseignants dans la préparation des cours. Le tutorat individuel reste la méthode d’apprentissage la plus efficace, comme l’a démontré le chercheur Benjamin Bloom en 1984 : les élèves bénéficiant d’une attention individuelle dépassaient 98 % des élèves des classes conventionnelles. Pourtant, le tutorat individuel reste réservé à ceux qui peuvent se l’offrir. Le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) a montré en 2016 que les enfants de cadres avaient plus de chances de prendre des cours particuliers que ceux d’employés. Le marché du soutien scolaire pèse près de deux milliards d’euros, avec un crédit d’impôt de 50 % pour les familles qui peuvent assumer l’autre moitié. L’IA pourrait offrir un tuteur à chaque enfant à une fraction du coût, à condition qu’elle soit certifiée par des enseignants, des chercheurs et des pédopsychiatres, sans publicité ni exploitation des données, et fondée sur des modèles européens comme ceux de Mistral. L’État a déjà franchi une étape avec M.I.A. Seconde, une IA adaptative conçue avec quatorze chercheurs et laboratoires et quarante enseignants, disponible depuis septembre 2025 pour toutes les classes de seconde en français et en mathématiques. Le défi n’est pas de freiner l’IA, mais d’accélérer la capacité des sociétés européennes à la réguler. Exclure l’IA grand public des mineurs et ouvrir l’accès à l’IA éducative certifiée est le seul moyen de protéger les enfants sans priver les plus modestes de l’outil qui pourrait enfin rééquilibrer leurs chances.