Un pédopsychiatre nommé Bruno Falissard a passé en revue les recherches scientifiques sur l’impact des écrans chez les enfants et les adolescents, remettant en cause l’idée répandue selon laquelle les jeunes deviendraient des « crétins numériques ». Ce débat s’inscrit dans un contexte marqué par les résultats de l’enquête PISA 2025, qui ont révélé un net recul des performances des élèves de 15 ans en France, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit, avec des scores parmi les plus bas jamais enregistrés. Ces résultats ont alimenté une vague de critiques envers les écrans, et plus particulièrement les smartphones, poussant à des mesures comme l’interdiction des téléphones portables dans les collèges et lycées français, prévue à partir de la rentrée scolaire 2026. Après l’échec de son projet de blocage des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, rejeté par le Conseil constitutionnel, le président français Emmanuel Macron semble avoir trouvé un écho favorable auprès de la Commission européenne. Le 16 septembre 2026, celle-ci a présenté l’Acte pour les enfants (Kids Act), un texte qui encadre l’accès des mineurs aux réseaux sociaux et réglemente certains plateformes, l’intelligence artificielle et les jeux vidéo. Dans son ouvrage Écran total : non, nos enfants ne sont pas des crétins numériques (Robert Laffont, 2026), Falissard apporte un éclairage plus mesuré à ce débat. S’appuyant sur son expérience clinique auprès de jeunes patients, il propose une analyse approfondie de l’influence des écrans sur les enfants et les adolescents. Il prend d’ailleurs à partie, avec une pointe d’humour, le titre de l’essai précédent de Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital : les dangers des écrans pour nos enfants (Seuil, 2019), qui alertait sur les risques liés aux écrans chez les plus jeunes. Falissard estime que la baisse de la capacité de concentration chez les jeunes ne s’explique pas uniquement par l’essor des écrans. Il met en avant d’autres facteurs tout aussi, voire plus déterminants : l’exposition précoce à la pornographie, le manque d’activité physique ou encore le sommeil insuffisant. Il souligne également que l’arrivée des agents conversationnels (chatbots) représente une révolution majeure dans l’histoire de l’humanité, nous obligeant à repenser notre prétendue supériorité cognitive et ce que nous valorisons vraiment chez nos enfants. Plutôt que les interdictions simplistes envisagées par les responsables politiques, Falissard plaide pour une approche plus nuancée et collaborative. Il s’interroge : la baisse de la capacité à se concentrer sur une tâche unique est-elle nécessairement négative ? Les écrans en sont-ils les seuls responsables ? Les études montrent que les jeunes répondent plus rapidement, mais commettent davantage d’erreurs. Or, tout dépend de ce que l’on considère comme un atout ou un défaut. Il relève aussi que les jeunes sont moins sanctionnés pour leurs erreurs, ce qui les rend plus enclins à prendre des risques en répondant vite – un phénomène qu’il qualifie de positif. Falissard reconnaît les craintes légitimes concernant l’impact des écrans sur la santé physique et mentale des enfants. Toutefois, il observe que le débat public se concentre surtout sur les apprentissages et l’attention. Au lieu de s’inquiéter de leurs difficultés en histoire, il invite à réfléchir aux priorités éducatives dans un monde marqué par le changement climatique et l’intelligence artificielle, celui que ces jeunes vont hériter. L’expert aborde aussi la question de la pornographie, soulignant que la plupart des jeunes y sont exposés au moins une fois par semaine, souvent dès l’école primaire. Il met en garde contre les risques d’addiction et les conséquences à long terme, insistant sur la nécessité d’évoquer des relations saines plutôt que de se contenter d’interdire les écrans. Falissard se montre prudent quant aux mesures d’interdiction, évoquant le phénomène de « réactance » – une réaction psychologique où la suppression d’une liberté peut renforcer son attrait. Il note aussi que l’interdiction des écrans dans les chambres est rarement efficace. Il analyse la pertinence de la décision française d’interdire les téléphones dans les lycées et la proposition de Macron de restreindre les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, estimant que si les restrictions en classe se justifient, leur extension à d’autres domaines est plus complexe. Pour lui, le vrai problème ne réside pas dans les écrans eux-mêmes, mais dans les modèles économiques de l’attention exploités par des plateformes comme TikTok ou Instagram. Il met en lumière des usages numériques bénéfiques pour les familles, comme les appels vidéo avec des proches, le visionnage partagé de contenus ou les sessions de jeux vidéo en famille. Il évoque aussi l’utilisation de l’IA conversationnelle par les enfants, ces systèmes étant entraînés sur d’immenses volumes de données et offrant une forme d’interaction humaine synthétisée. Cependant, il souligne qu’à la différence d’un thérapeute humain, un chatbot ne contredit jamais son utilisateur. Falissard conclut que l’essor des agents conversationnels constitue un défi de taille, car il nous confronte à une perte de notre supériorité cognitive. Dans une société qui place l’intelligence humaine sur un piédestal, l’IA dépasse déjà l’humain dans de nombreux domaines. Il estime que nous devons accepter cette évolution et nous concentrer sur la manière dont les humains peuvent coexister avec l’IA et avec la planète, plutôt que de nous focaliser uniquement sur l’intelligence pure.