Près des lignes de front en Ukraine, des volontaires ukrainiens et étrangers risquent leur vie pour recueillir et évacuer les animaux errants ou séparés de leurs propriétaires alors que la population fuit la zone. Cet engagement périlleux sauve non seulement les animaux secourus, mais permet aussi aux bénévoles des organisations de protection animale de renouer avec leurs semblables. Une grille métallique longe une rue où le trafic se résume désormais aux véhicules militaires, bombardée par des drones ; un chemin de terre bordé d’arbres non taillés depuis longtemps ; puis un concert ininterrompu d’aboiements. Bienvenue dans l’un des derniers refuges pour animaux de Kramatorsk, dans la région de Donetsk, où vivent encore aujourd’hui des dizaines de chiens de toutes races, âges et tailles. Chacun dispose de sa chaîne et de son abri, fabriqués avec les matériaux disponibles – parfois une caisse de munitions ou une cage. « Chaque fois que je viens ici, j’ai envie de pleurer », confie Olga, la bénévole souriante qui nous guide vers Rima, une habitante retraitée de Kramatorsk et l’une des bénévoles les plus dévouées du refuge. « À mesure que le front avance », explique Rima, « on nous amène des animaux. » D’abord ceux des personnes déplacées qui fuient les combats et s’installent à Kramatorsk, dans un logement où les propriétaires n’acceptent pas les animaux. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, ce flux de personnes et d’animaux n’a jamais cessé. « Là-bas », illustre notre guide, « il y a deux petits chiens dont les propriétaires viennent les voir. Ils les nourrissent et leur apportent des friandises. » Sa voix ne trahit aucune émotion ; ses yeux, si. « Il arrive aussi que des soldats [nous confient des animaux trouvés] sur le front et nous demandent de les garder jusqu’à leur retour [en permission, NDLR]. Et jusqu’à ce moment-là, ils viennent leur rendre visite, leur apportent de la nourriture et couvrent les frais vétérinaires. Puis ils les reprennent chez eux. » Pour les soldats, Kramatorsk est déjà l’arrière ; mais un arrière qui annonce l’enfer : depuis le 21 août, l’État ukrainien considère la ville comme « une zone de combats actifs », comme l’a expliqué le média ukrainien Suspilne Donbass. Dans ces conditions, on comprend que l’idée de rendre visite à un être cher, même vêtu de fourrure, puisse apporter un peu de réconfort. Pour les soldats, précise Rima, leur chien est « comme un talisman ». Depuis plusieurs mois, ajoute-t-elle, le refuge accueille aussi un nombre croissant d’animaux que les habitants de Kramatorsk doivent eux-mêmes abandonner. L’armée russe n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. Les bombes flottantes et toutes sortes de drones frappent quotidiennement ; et chaque bombardement entraîne de nouveaux départs, parfois précipités. « Un matin, on a trouvé un chiot enfermé dans un sac, que ses propriétaires avaient laissé devant le portail », raconte Rima, horrifiée, avant de nous narrer l’histoire d’un pensionnaire du refuge qui a perdu une patte. Dans l’arrière-pays proche du front, les militaires se déplacent vite. Il n’est pas rare de voir un 4x4 filer à plus de 100 km/h dans la ville. Les collisions avec des animaux errants sont donc fréquentes. Tous les chats du refuge ont déjà été transférés dans un lieu sûr, précise notre hôtesse. Désormais, l’objectif est d’évacuer les chiens restants vers l’arrière-pays – une mission à laquelle s’attelle Angela, une Néerlandaise de 43 ans bénévole pour l’association britannique Nowzad. Depuis mars, cette assistante vétérinaire a déjà mené une quinzaine d’opérations d’évacuation. « Kramatorsk est devenu incroyablement dangereux », déclare-t-elle au téléphone, en anglais. L’été dernier, elle et sa coéquipière ont dû sortir en urgence de leur voiture après avoir repéré un drone FPV russe planant au-dessus de la cour de l’immeuble où elles s’apprêtaient à se garer. « C’est un choix très difficile à faire à chaque fois : déterminer si la situation est devenue trop dangereuse pour s’y rendre ou non. Et on sait que c’est […] un combat qu’on ne peut jamais gagner : on ne pourra jamais évacuer tous les animaux, jamais », dit-elle avec lucidité. Cette conscience du danger est aussi partagée par Petya, une Bulgare de 38 ans, directrice de l’association Cat Space, qui participe entre autres aux évacuations sans fin du refuge de Kramatorsk. C’est pourquoi, lors de notre rencontre dans un village de la région de Kyiv où elle a établi le quartier général de son organisation, Petya a pris ses précautions. « J’essaie de mettre en place une sorte de plan de secours, au cas où il m’arriverait quelque chose, avec quelqu’un qui aurait accès aux comptes et qui détiendrait tous les mots de passe des réseaux sociaux, etc. [...], pour que cette personne puisse prendre le relais », explique-t-elle sobrement, également en anglais. Sans doute son expérience professionnelle de longue date dans l’humanitaire l’a-t-elle familiarisée avec ce genre d’atmosphère. Avant de s’engager pour la cause ukrainienne, Petya a longtemps milité pour la défense des droits humains. Elle a travaillé pour Amnesty International, était en Égypte pendant le Printemps arabe, a mené des missions en Israël et en Palestine... En raison des bombardements, les secouristes croisent parfois des animaux stressés. Les chats et les chiens, précise Angela, peuvent avoir des accès d’agressivité si marqués qu’il faut parfois les endormir à distance pour les manipuler. Dans d’autres cas, c’est l’inverse. Au printemps, à Kramatorsk, notre interlocutrice a reçu d’un véhicule sanitaire militaire un chien en état de choc, trouvé au bord de la route. L’animal, raconte-t-elle, « était littéralement paralysé [...]. Il restait là, la tête basse, sans bouger. » Ce n’est qu’après plusieurs heures de soins et une nuit de repos que son état s’est amélioré. « C’était un chien très résilient. Le lendemain matin, il s’attaquait déjà aux rideaux ! » commente la bénévole, sur un ton amusé ; mais parfois, la chute est plus tragique. « J’ai déjà vu des chiens faire un arrêt cardiaque de peur [à cause d’un bombardement, NDLR] », se souvient Angela. Selon Petya, la détresse psychologique des animaux est trop peu prise en compte par les soigneurs, qui ont tendance à se concentrer sur l’aspect somatique. Pourtant, souligne-t-elle, les animaux, comme les humains, sont affectés « non seulement physiquement, mais aussi émotionnellement, psychologiquement [...], quand ils perdent leur foyer, leurs maîtres, leur famille. » C’est cette observation, nourrie de nombreuses lectures, qui a conduit Petya à fonder l’organisation qu’elle dirige et à créer un « sanctuaire pour animaux » – en d’autres termes, un refuge pour animaux évacués difficiles à placer dans des structures traditionnelles. Il y a actuellement quelques poules et une quinzaine de chèvres. « Elles adorent le papier », commente Petya en observant une partie du troupeau se rassembler autour de mon carnet. L’une d’elles finit par avaler mon marque-page. Petya rit, charmée ; elle aime trop ses chèvres pour leur en vouloir, et leur porte une attention toute particulière. Ses compagnons à barbe savent qu’ils passeront le reste de leur vie sans subir la moindre traite. Petya, végane, refuse de leur infliger ce traitement. À quelques kilomètres de là, dans une maison avec jardin acquise à cet effet, notre hôtesse prévoit aussi d’ouvrir un refuge pour chats souffrant de stress post-traumatique. La méthode, qu’elle a déjà appliquée, est simple à résumer : offrir aux félins tout ce dont ils ont besoin pour leur bien-être, dans un environnement apaisant et en semi-liberté, pour les aider à se remettre à faire confiance aux humains ; et ainsi faciliter leur adoption. Pour Angela aussi, le sauvetage animalier a été une porte d’entrée vers l’humanitaire, malgré un intérêt initial limité pour ce secteur. Pourtant, lors d’une longue période de bénévolat à Kherson en 2023, l’assistante vétérinaire découvre avec surprise que certains volontaires ukrainiens avec qui elle travaille croient que sa formation lui permettrait de soigner les blessés de l’équipe, si nécessaire... L’origine de ce malentendu ? Un mystère ; mais il durera longtemps. « J’en ai finalement conclu qu’il était à la fois plus simple et plus sûr de me former aux premiers secours plutôt que d’expliquer aux gens que je ne pourrais pas les aider », se souvient Angela. Aujourd’hui, poursuit-elle, dispenser des formations aux gestes de premiers secours en temps de guerre aux bénévoles du front et aux habitants qui y restent constitue « une part importante » de son activité. Pour aller plus loin : le réalisateur italo-américain Alessio Schiazza a réalisé un documentaire sur le travail des sauveteurs d’animaux en Ukraine. Intitulé Rescue, le film est actuellement projeté dans des festivals. Parmi les personnages qu’il met en scène figurent Petya et Viktor. En attendant une sortie en salles ou en ligne, la bande-annonce est disponible sur le site du film.