Camille Peugny, professeure de sociologie et directrice du laboratoire Professions, Institutions, Temporalités (Printemps, unité CNRS/Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines), a étudié les transformations de la société française, en particulier le déclin des activités collectives et l’essor de l’individualisme. Ses recherches s’appuient sur deux études : l’une portant sur des femmes de ménage d’une ville de l’Ouest travaillant pour une entreprise de services à la personne, l’autre analysant une enquête annuelle du ministère de la Santé et des Affaires sociales. Cette enquête révèle qu’en vingt ans, les classes supérieures de la classe moyenne française sont passées d’une vision des inégalités comme problème de société à une perception centrée sur l’effort et le mérite individuels. Pour Peugny, ce changement s’inscrit dans la montée du néolibéralisme, une idéologie économique qui s’est renforcée au début des années 1980. Cette doctrine a poussé l’État à privilégier la croissance économique, entraînant la réduction de nombreux programmes de protection sociale mis en place après 1945. Avec l’affaiblissement des solidarités traditionnelles, les individus se sont davantage repliés sur eux-mêmes. Face à la diminution du soutien de l’État, les différents groupes sociaux ont commencé à défendre leurs intérêts, parfois au détriment des autres. Peugny définit les classes supérieures de la classe moyenne comme des personnes disposant de revenus et de niveaux d’éducation bien supérieurs à la moyenne. Ces individus, qui estiment avoir le droit de s’exprimer et d’utiliser les médias, ont de plus en plus adhéré aux valeurs de compétition, de responsabilité personnelle et de mérite. Elle établit un lien entre ces convictions et un glissement politique vers la droite, visible dans leur préférence pour les partis de droite. Le système éducatif a joué un rôle majeur dans cette évolution, devenant un lieu central de compétition. Le passage d’une inégalité d’accès à l’éducation à une forme plus subtile de ségrégation, fondée sur les types d’établissements et les parcours scolaires, a conduit les classes supérieures de la classe moyenne à investir davantage pour offrir à leurs enfants les meilleures opportunités. Cela a renforcé l’idée que la réussite ou l’échec dépendent de l’effort individuel, promouvant ainsi la méritocratie. Marwan Mohammed, chercheur au Centre Maurice Halbwachs (CMH, unité CNRS/EHESS/ENS-PSL/Inrae), raconte son parcours personnel, marqué par des difficultés scolaires, dans son livre C’était pas gagné! (Seuil, 2026). Présenté comme une « socio-autobiographie », l’ouvrage souligne le rôle de la famille, des amis et des réseaux professionnels dans son ascension sociale. Mohammed rejette l’étiquette de « traître à sa classe », affirmant vouloir partager sa réussite avec sa communauté plutôt que de s’en éloigner. Peugny alerte sur les effets à long terme de l’individualisme croissant et sur l’impact potentiel de la transmission des richesses de la génération du baby-boom. Selon elle, ces tendances, combinées au changement climatique, pourraient soit accentuer les divisions sociales, soit offrir une opportunité de bâtir une société plus juste et de redéfinir les modalités de partage des ressources.