L’évolution de la valeur travail en France depuis les années 1950 est étudiée à travers les témoignages de salariés, de policiers et d’informaticiens. Cette crise de la valeur travail reflète une individualisation du sens accordé au travail depuis les années 1950. Pour en saisir les mutations, trois métiers ont été analysés en profondeur : ouvriers, policiers et informaticiens. La financiarisation et la managerialisation de l’économie française redéfinissent le sens même du mot « travail ». Quel avenir se dessine ? Un an avant l’élection présidentielle, le travail s’impose comme l’un des grands thèmes du débat public. À gauche, les discussions portent surtout sur les conditions de travail, la recherche de sens et la reconnaissance professionnelle. À droite et au centre, le diagnostic diverge : les Français auraient perdu le goût du travail. Bruno Retailleau propose « d’instaurer la primauté du travail », tandis que Gabriel Attal estime que « la relation au travail est l’un des enjeux les plus centraux ». Jean-Luc Mélenchon, dans un discours prononcé à Saint-Denis, considère que la relation au travail a évolué depuis 1958. Mais cette relation au travail a-t-elle vraiment changé ? Peut-on parler d’un affaiblissement de la valeur travail ? Et pourquoi la question du sens du travail occupe-t-elle une place si importante aujourd’hui ? Pour comprendre l’évolution de la relation au travail depuis les années 1950, l’auteur d’un ouvrage a croisé les résultats d’enquêtes statistiques avec plus de 400 témoignages et récits de vie. Cette démarche a couvert de nombreux secteurs d’activité, avec un focus particulier sur trois métiers dans cet article : ouvriers, policiers et informaticiens. La relation au travail s’articule autour de plusieurs dimensions étroitement liées, bien loin d’une simple question de personnalité ou de valeurs individuelles. Elle renvoie d’abord à l’importance d’un revenu. La stabilité permet de construire des projets de vie : se loger, fonder une famille, financer sa consommation ou ses loisirs. Elle participe aussi à l’édification d’une identité sociale et professionnelle. À ce titre, elle est indissociable d’un métier, c’est-à-dire de la possibilité de s’identifier à un groupe professionnel reconnu et valorisé. La plupart des salariés cherchent à trouver de l’intérêt dans leur travail, à lui attribuer une utilité sociale ou à y trouver une forme d’accomplissement personnel. Cette relation au travail se construit tout au long de la vie. Les socialisations familiales, les expériences professionnelles successives, la transmission – ou l’absence de transmission – de savoir-faire et de règles professionnelles, ainsi que les perspectives d’évolution de carrière contribuent à façonner la manière dont chacun perçoit son travail. Cette complexité explique les résultats parfois paradoxaux des enquêtes sur la relation au travail. Une même personne peut déclarer aimer son emploi tout en critiquant ses conditions de travail et en souhaitant que ses enfants choisissent une autre voie professionnelle. De même, quand un salarié affirme que le travail occupe une place importante dans sa vie, cette affirmation peut recouvrir des réalités différentes. Elle peut refléter un investissement personnel dans l’activité exercée, mais aussi répondre au besoin d’avoir un emploi pour gagner sa vie et garder une place dans la société. L’ambivalence de la relation au travail, entre satisfaction et rejet, ne peut se comprendre qu’à travers des situations concrètes. C’est pourquoi l’auteur propose d’explorer la relation au travail des ouvriers, des policiers, des infirmiers et des informaticiens. Avant d’aborder la relation au travail aujourd’hui, revenons sur le passé. L’idée selon laquelle les travailleurs des années 1950 et 1960 auraient accordé une place centrale au travail doit être nuancée, notamment pour les ouvriers. Dans une étude menée en 1959, les personnes interrogées devaient choisir quelle activité leur procurait « le maximum de satisfaction » parmi le travail, la famille et les loisirs. Seuls 25 % des ouvriers qualifiés et 15 % des ouvriers spécialisés plaçaient le travail en tête, loin derrière la famille et même les loisirs. Les témoignages confirment cette tendance. Une ancienne bobineuse, qui a renoncé à ses études pour aider financièrement sa famille, raconte qu’à l’époque, en 1963, « s’amuser et travailler figuraient à l’ordre du jour ». Si l’on travaille beaucoup pendant les Trente Glorieuses, c’est souvent pour améliorer un niveau de vie encore modeste et accéder à la société de consommation en plein essor. Dans les années 1950 et 1960, de nombreux policiers étaient issus de milieux ouvriers. Entrer dans la police pour échapper à l’usine, au chômage ou, pour certains, au service du travail obligatoire (STO), ils apportent dans leur nouvelle profession une culture marquée par l’idéal du travail bien fait et la défense collective des intérêts du groupe. Dans cette perspective, bien faire son travail consiste avant tout à préserver la tranquillité publique, en privilégiant la prévention à la répression. Cette culture se transmet sur le terrain, des anciens aux nouvelles recrues. À partir des années 1970, plusieurs évolutions viennent fragiliser ce modèle : augmentation des mobilités, politisation croissante des questions de sécurité, élévation du niveau de formation des recrues, et plus récemment, développement des logiques de performance et de la « politique du chiffre ». Les policiers éprouvent davantage de difficultés à construire collectivement le sens de leur activité. La transmission du métier ne suffit plus : « la sagesse du vieux devrait être prise en compte dans bien des situations difficiles, pour éviter ce côté impulsif, calmer un peu les passions et tempérer », déplore un policier de 35 ans interrogé en 2003. Les entretiens menés en 2018 par Marc Nino révèlent des policiers encore plus isolés, avec des positions parfois incompatibles, face aux difficultés de leur métier. De même, une étude de dix ans (2007-2017) menée par la chercheuse Élodie Lemaire dans un même commissariat montre un affaiblissement du soutien entre collègues face à une « politique du chiffre » et une individualisation des carrières qui entravent la coopération. Les récits de vie des informaticiens montrent comment le sens du travail est lié au partage d’un intérêt commun pour la technologie. Un ancien informaticien ayant travaillé dans la cybersécurité explique : « C’était un service hyper technique avec des gens qui avaient vraiment envie de travailler dans la tech, donc c’était vraiment très sympa. C’est quelque chose qui galope, parce que la technologie avance en permanence. » Ce retraité se souvient de son premier emploi : « Je suis arrivé dans ce milieu, et c’était super sympa parce qu’il y avait beaucoup de jeunes venus de partout, tous les profils, et on s’amusait bien, on travaillait bien. » Les témoignages révèlent une évolution entre les professionnels nés dans les années 1970, qui décrivent une transformation profonde de leur environnement de travail durant les années 1990 et 2000. Après des rachats, des privatisations ou de fortes croissances d’entreprises, ils observent l’émergence de managers davantage centrés sur la gestion et leurs plans de carrière que sur la maîtrise technique. « On avait une parade de gens, on les appelait les ingénieurs Excel. Ils arrivaient avec leurs costumes pour vous expliquer comment vous deviez travailler », raconte cet ancien informaticien industriel. Cette évolution creuse l’écart entre ceux qui conçoivent et exécutent le travail et ceux qui l’organisent. Le slogan de mai 1968 « ne pas gaspiller sa vie à la gagner » aurait sans doute trouvé un écho aussi bien dans les années 1950 qu’après la pandémie de Covid-19. Il témoigne de questions récurrentes – peut-être métaphysiques – sur la place du travail dans notre existence. Ce qui apparaît plus spécifiquement depuis les années 1990-2000, ce n’est pas tant un déclin de l’attachement au travail, mais une transformation de ses fondements. Sous l’effet de la financiarisation de l’économie et des processus de rationalisation, les organisations ont connu une division accrue du travail, une personnalisation des carrières et un éloignement croissant entre producteurs, professionnels et managers, ces derniers devenant des managers désincarnés. Dans ce contexte, les questions d’utilité sociale, d’éthique professionnelle et de cohérence avec les valeurs personnelles deviennent de plus en plus aiguës. Plus qu’une crise de la valeur travail, les mutations contemporaines semblent refléter une individualisation du sens accordé au travail.