En alpinisme, atteindre le sommet ne signifie pas que la partie la plus difficile est terminée. La descente, souvent entamée dans la fatigue et la détente, peut se transformer en un véritable test de survie. De l’Everest au Nanga Parbat, en passant par l’Annapurna et la Siula Grande, retour sur quelques-unes des descentes les plus périlleuses de l’histoire de l’alpinisme. Ces récits révèlent comment les moments les plus dangereux surviennent souvent non pas au sommet, mais sur le chemin du retour. En 1985, lors d’une expédition sur la Siula Grande (6 356 m, Pérou), Joe Simpson ne se brise qu’une jambe lors de la descente depuis le sommet, mais il se retrouve seul. Son compagnon de cordée, Simon Yates, le croit mort, comme on avait cru morts ceux de l’Ogre. Le début de l’histoire est classique : deux amis, une belle montagne, une ascension sans encombre, la joie du sommet. Puis, l’attention se relâche pendant la descente, entraînant une grosse erreur, haut dans la montagne, et un cri de douleur. Simpson écrit dans Toucher le vide (Glénat, 2004) qu’il regarde sa jambe droite et constate que son genou forme un angle étrange, donnant à l’ensemble un aspect plutôt bizarre. À ce stade de l’histoire, Simon Yates est encore là. Il préférerait être ailleurs, mais il est toujours présent. Au moins pour quelques heures. « Un survivant vaut mieux que rien : Yates coupe la corde et sauve sa peau. » Il décide alors de faire passer Simpson en premier, le laissant glisser tout en le retenant avec la corde. Le système fonctionne, mais en une heure, ils ne gagnent que 90 mètres, dans la douleur. Le camp de base est à 800 mètres plus bas. La mission s’avère impossible, mais à moins d’abandonner son ami, Yates n’a en réalité pas le choix. Puis vient cette rupture de pente. Simpson glisse soudain et se retrouve suspendu dans le vide. Plus haut, Yates se retrouve bloqué sans savoir ce qui est arrivé au blessé. Les minutes passent… combien, plus personne ne le sait… Yates, sur qui pèse littéralement et symboliquement le poids de la corde, ne peut plus tenir. Le froid s’installe avec l’approche de la nuit, une décision s’impose. « Un survivant vaut mieux que rien » : Yates coupe la corde et sauve sa peau. Commence alors l’histoire de survie la plus improbable de la littérature alpine. Après une chute de plusieurs dizaines de mètres, Joe Simpson atterrit dans une crevasse, vivant : premier miracle. Puis il parvient, d’une manière ou d’une autre, à se dégager de la crevasse : deuxième miracle. Ensuite, il rampe, souffre, agonise, hallucine, rampe encore, souffre, dort un peu, se réveille, entend des voix, rampe, rampe, rampe… la soif, la douleur, la mort… mais il rampe encore… il survit trois jours et trois nuits sur la montagne. Et, troisième miracle, il atteint enfin le camp de base. Simon Yates, qui est en train de préparer son retour, est toujours là : quatrième miracle. En 1992, lors de la descente de la face sud de l’Annapurna, Pierre Béghin et Jean-Christophe Lafaille n’atteignent pas le sommet. Ce n’est donc pas un relâchement coupable qui est à l’origine du drame. Ils n’ont pas atteint le sommet, mais ils ont sans doute poussé la machine trop loin. D’où, peut-être, cet ancrage un peu léger sur lequel s’accroche, avec une confiance excessive, un Pierre Béghin épuisé, quelque part au-dessus de 7 000 mètres dans l’immense paroi. Un claquement sec, l’ami lâche prise, Béghin tombe dans le vide. La corde et la plupart de l’équipement l’accompagnent. Lafaille reste seul, désorienté, avec une peau à sauver. Sa chance ? Son expérience en solo, héritée de ses nombreuses odyssées hivernales dans les Alpes. Le même soir, il parvient à rejoindre le petit bivouac installé la veille à 6 900 mètres. Il y reste une journée et une nuit, ne sachant que faire. Puis il se met en route pour la descente, espérant être secouru par les alpinistes de l’expédition slovène dont il aperçoit les tentes au loin, très loin. Sans pitons, il utilise les arceaux de sa tente comme points d’ancrage. C’est précaire, mais ça tient. Il n’a d’ailleurs pas le choix. Il gagne prudemment mètre par mètre jusqu’à atteindre une corde fixe installée lors de l’ascension. Il est presque sauvé lorsqu’un rocher de la taille d’une boîte à chaussures s’écrase sur son avant-bras droit. « C’est son instinct de survie et rien d’autre qui le pousse à reprendre sa descente laborieuse. » On le retrouve 150 mètres plus bas, sonné comme il se doit, mais miraculeusement toujours accroché à la corde fixe. Pour son bras, en revanche, aucun miracle. Il est fracturé, comme l’étaient les jambes de Doug Scott et de Joe Simpson avant lui. Malgré la douleur, il parvient à se traîner jusqu’au bivouac où il reste une journée entière à agoniser. Le lendemain, c’est encore son instinct de survie et rien d’autre qui le pousse à reprendre sa descente laborieuse. Avec courage, il finit par trouver les anciennes cordes fixes d’une expédition japonaise qui le mènent à la radio du camp de base avancé… ensevelie sous plusieurs mètres de neige. Le sort s’acharne. Désorienté, il continue vers le camp slovène jusqu’à croiser le sirdar de l’expédition qui monte vers lui. Sauvé. Moins d’un an plus tard, il atteint le sommet du Cho Oyu, son premier 8 000.