Placé en redressement judiciaire en avril 2025, le groupe Gibert Joseph connaît des difficultés logistiques qui ralentissent l’approvisionnement de ses magasins en nouveaux livres. Ces retards sont particulièrement problématiques en période de rentrée scolaire et littéraire, comme certains l’avaient anticipé. Le groupe met en œuvre un plan de transformation incluant la fermeture de quatre magasins et d’un « coin », ainsi que la suppression d’une dizaine d’emplois. Il est également engagé dans un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) pour ses magasins parisiens, qui prévoit désormais 24 suppressions de postes après la signature d’un accord la semaine dernière. La chaîne de librairies est également affectée par une décision de la direction du groupe en 2025 : l’externalisation de sa logistique à ID Logistics, sous-traitant d’Amazon ou de Carrefour. Cette mesure s’inscrivait dans le cadre d’un « plan stratégique 2024-2028 » et a conduit à la vente de l’entrepôt de Gibert Joseph à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), ainsi qu’au transfert de l’activité vers ID Logistics, qui opère depuis ses propres infrastructures à Plessis-Pâté (Essonne). Le groupe avait proposé aux salariés de la logistique de rejoindre ID, mais la distance entre les deux sites – une trentaine de kilomètres – a dissuadé beaucoup d’entre eux. Au-delà du temps de trajet supplémentaire, les travailleurs craignaient une dégradation de leurs conditions de travail. Selon un représentant du syndicat CGT Commerce de Paris, en avril 2025, lors des négociations autour de ce transfert, les salariés avaient accepté de travailler au sein d’une entreprise culturelle, dans le domaine de la librairie, « pour ne pas finir sur une plateforme plus proche d’Amazon que d’une librairie indépendante ». La vente de l’infrastructure de Vitry pour 9,4 millions d’euros a permis à Gibert Joseph Paris d’afficher un bénéfice net de 5 millions d’euros pour l’exercice 2024-2025 – le premier bénéfice enregistré depuis 2018. Cependant, le bilan est moins positif, puisque seuls quelques salariés de la logistique de Gibert ont accepté de rejoindre ID Logistics. Du point de vue syndical, les « bas salaires » pratiqués et la mauvaise réputation du sous-traitant, déjà critiqué en 2021 par Envoyé spécial pour ses conditions de travail dans ses entrepôts, ont été pointés du doigt. Plus récemment, fin 2025, un groupe d’une vingtaine d’anciens employés licenciés pour « faute grave » a saisi le conseil de prud’hommes de Marseille pour contester les mesures prises par ID Logistics, dénonçant un « plan social déguisé » avant la fermeture de l’un de ses sites, comme l’a rapporté La Marseillaise en janvier dernier lors des premières audiences. Selon nos informations, les prestations d’ID Logistics sont loin d’être à la hauteur des attentes, notamment sur le terrain : dans les magasins, les rayons, qui auraient dû être approvisionnés ces dernières semaines, restent vides. Dès le 23 juin, lors d’une réunion du comité social et économique (CSE) de Gibert Joseph Paris, ce dernier s’était inquiété de l’externalisation de la logistique. Présentée comme « un moyen d’augmenter la capacité de traitement des marchandises et donc le chiffre d’affaires », elle aurait en réalité produit « l’effet inverse ». « Les produits commandés, qu’ils proviennent des fournisseurs ou via des commandes express, n’arrivent pas ou mettent un temps considérable et arrivent au compte-gouttes », relate un compte-rendu de réunion consulté par ActuaLitté. Contactée, Sophie Rachet, déléguée syndicale CGT de Gibert Joseph Paris, confirme la situation. « Aujourd’hui, les problèmes d’approvisionnement persistent et les rayons restent aussi vides, notamment du côté des nouveautés et des fournitures scolaires, dans l’ensemble des magasins du réseau. Pour les disques, l’approvisionnement se fait directement en magasin, sans passer par l’entrepôt géré par ID Logistics : il y a des retards, certes, mais ils ne sont pas comparables aux nôtres. » Rappelons que les livres d’occasion, initialement inclus dans l’externalisation vers ID Logistics, en ont finalement été exclus en janvier dernier, à la suite d’une modification contractuelle. Pour les libraires, sur le terrain, ces incertitudes d’approvisionnement génèrent des situations délicates avec la clientèle. « Les produits sont en rayon, mais ne sont pas référencés dans la base de données, et inversement », déplore à nouveau la déléguée syndicale. « Nous ne pouvons pas faire de prévisions, en raison de ce manque de fiabilité : nous recevons des commandes passées il y a dix jours, d’autres datant de deux mois. Pour les commandes clients, c’est intenable. » Contactée, la direction de Gibert n’a pas répondu à nos questions sur les difficultés d’approvisionnement. Lors de la même réunion du 23 juin, Nicolas Vielle, directeur général de Financière Palidis – la holding qui contrôle le groupe Gibert – a assuré que les problèmes découlaient aussi de la procédure de redressement judiciaire elle-même. Cette dernière a en effet entraîné des négociations avec les distributeurs (Hachette, Interforum, MDS, Sodis-UD et Dilisco), ainsi que l’établissement de nouvelles relations avec les transporteurs, protégées du non-paiement par la loi Gayssot. Il a toutefois reconnu « des retards dans la planification, des difficultés à gérer les flux spécifiques des nouveautés », ainsi que « des équipes insuffisamment formées et compétentes ». « L’équipe d’ID Logistics semble avoir été mal formée, et peu de salariés de Gibert les ont suivis, en raison des conditions de travail et de la distance. Il y a donc une réelle perte d’expertise, en plus d’un manque de visibilité », rappelle Sophie Rachet. « On ne sait pas vraiment ce qui se passe dans l’entrepôt, une centaine de palettes seraient bloquées et certaines sont probablement perdues, donc il a fallu tout réexpédier. » En juin dernier, la direction du groupe évoquait déjà quarante palettes « en attente du groupe ». Selon nos informations, l’infrastructure informatique d’ID Logistics se serait également révélée inadaptée aux livres, occasionnant de nouveaux retards. Le groupe a donc choisi de livrer directement aux magasins les commandes passées auprès des distributeurs, comme annoncé lors de la réunion du 23 juin… Malgré ces difficultés, ID Logistics doit occuper une place centrale dans la proposition d’affiliation que Gibert doit soumettre aux librairies indépendantes, afin de leur permettre de « bénéficier de la notoriété de la marque Gibert et de la richesse de son catalogue de livres neufs et d’occasion ». Avec ou sans complément pour les retards ? Contactée, la société ID Logistics n’a pas répondu à nos questions.