Vingt ans après la mise en place du système du médecin traitant en France, la Cour des comptes a souligné une contradiction surprenante dans son dernier rapport, commandé par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale en juillet 2025. Alors que le dispositif couvre 89 % de la population adulte, près de 6,3 millions d’assurés n’ont toujours pas de médecin traitant. Dans le même temps, 8 553 médecins généralistes libéraux n’exercent pas cette fonction ou ne prennent en charge qu’un petit nombre de patients. La Cour des comptes estime que ce potentiel inexploité devrait être mieux mobilisé pour améliorer l’accès aux soins de premier recours. Le rapport met en lumière que 6,3 millions de Français n’ont pas de médecin traitant, ce qui limite leur accès aux soins. Les consultations chez un médecin traitant sont remboursées à 70 % par l’Assurance maladie, contre seulement 30 % pour les consultations chez d’autres médecins généralistes. La plupart des spécialités, à l’exception de la gynécologie, de l’ophtalmologie, de la psychiatrie et de la dentisterie, sont moins bien remboursées si le patient n’a pas consulté son médecin traitant au préalable. Malgré l’existence du système depuis deux décennies, le rapport souligne qu’un tiers des 6,3 millions de personnes sans médecin traitant souffrent de maladies chroniques ou sont âgées, nécessitant un suivi médical régulier. Pire encore, un cinquième de ces personnes consulte moins d’une fois par an, ce qui entraîne des résultats en matière de prévention sanitaire comparables à ceux des personnes sans médecin traitant. La Cour des comptes a insisté sur le fait que le système du médecin traitant peut être efficace s’il est correctement appliqué, notamment grâce à des bilans réguliers, dans un contexte de vieillissement de la population et de progression des maladies chroniques. Contrairement aux idées reçues, les plus grands déserts médicaux se situent dans les zones urbaines, où la population est plus jeune et où les médecins sont moins incités à devenir médecins traitants. La Cour a relevé que 15 % des médecins généralistes libéraux, soit 8 500 praticiens, n’exercent pas en tant que médecins traitants. Ils se tournent plutôt vers des activités plus lucratives, comme la médecine esthétique ou l’allergologie. Pour y remédier, la Cour a suggéré d’encourager, voire d’obliger, ces médecins à assumer davantage de responsabilités en tant que médecins traitants. La Cour des comptes a également constaté que le nombre de patients par médecin traitant est passé de 919 en 2016 à 1 130 en 2024, soit une hausse de 23 % en huit ans. Elle a recommandé de fixer un seuil minimal de 500 patients par médecin traitant afin d’étendre la couverture à 2,5 à 4 millions de personnes supplémentaires. Pour y parvenir, la Cour a proposé soit de sanctionner les médecins qui refuseraient, par exemple en leur retirant des financements pour du matériel, soit d’augmenter leur rémunération pour ceux qui accepteraient de jouer ce rôle. Ces médecins perçoivent en moyenne 20 000 euros par an pour adhérer au dispositif, avec un complément de 6 200 euros en cas d’atteinte d’objectifs de santé publique, comme les taux de vaccination ou les programmes de dépistage. Malgré ces recommandations, la Cour des comptes n’a trouvé aucune preuve que les médecins aient un intérêt financier à éviter le rôle de médecin traitant. En réalité, ceux qui assument cette fonction gagnent globalement plus. En 2024, le salaire annuel médian des médecins généralistes libéraux s’élevait à 166 000 euros, ceux exerçant en tant que médecins traitants gagnant 171 000 euros, contre seulement 98 000 euros pour ceux qui assument rarement ou jamais ce rôle. Cette différence ne s’explique pas par une prime liée à la fonction de médecin traitant, mais par un volume plus important de patients et une plus grande fréquence des actes médicaux réalisés. La Cour a critiqué la structure actuelle de la rémunération des médecins généralistes, notant que 81,7 % de leurs revenus proviennent encore du paiement à l’acte en 2024, malgré les efforts pour basculer vers des forfaits. Le financement direct lié au rôle de médecin traitant représentait 11,8 % de leurs revenus globaux en 2024, contre 9,7 % il y a dix ans. La Cour estime que les médecins généralistes devraient être mieux rémunérés pour le suivi à long terme des patients, la prévention et la coordination des soins, plutôt que principalement pour chaque consultation. Pourtant, la convention médicale de 2024 prévoit d’augmenter les paiements à l’acte de plus d’un milliard d’euros d’ici 2028, la majeure partie de cette hausse revenant aux consultations et non aux forfaits. Cela pourrait faire encore progresser la part des revenus issus du paiement à l’acte, passant de 81,7 % à 83 %, ce que la Cour juge indésirable. Le rapport intègre cette observation parmi ses huit recommandations formelles. Si le rapport offre une analyse détaillée de la mise en œuvre du système du médecin traitant, il n’examine pas les bénéfices financiers pour l’État ni la réduction des actes médicaux redondants. Cette lacune est notable, d’autant que le régime général de l’Assurance maladie devrait enregistrer un déficit de plus de 22 milliards d’euros en 2026, poussant le gouvernement à explorer toutes les pistes d’économies.