La France façonne sa politique des grands fonds dans ses territoires du Pacifique, entre exploration, préservation et voix autochtones, au milieu des débats mondiaux sur l'exploitation minière et la pollution.
Commandée par l'État à l'IRD
Un travail collectif mené par des experts de l'Institut de recherche pour le développement (IRD) est présenté dans les territoires français du Pacifique. Cette initiative, commandée par le gouvernement français, porte sur la connaissance et la gouvernance des grands fonds marins. Elle doit être partagée avec Wallis-et-Futuna ainsi qu'avec Paris. Les thèmes abordés comprennent la pollution, l'utilisation des ressources et le rôle des populations locales dans l'élaboration des politiques futures.Une exploration insuffisante des grands fonds
François Houllier, PDG de l'Ifremer, souligne que moins de 0,001 % des grands fonds océaniques ont été explorés par des véhicules télécommandés ou des sous-marins. On considère généralement que les grands fonds commencent au-delà de 200 mètres de profondeur, et leurs limites peuvent varier selon les usages. L'étude est dirigée par les anthropologues Valelia Muni Toke et Pierre-Yves Le Meur, qui s'intéressent à trois axes principaux : les connaissances existantes, les usages des grands fonds et la gouvernance.Intégrer les savoirs traditionnels
La recherche couvre plusieurs disciplines et intègre les savoirs traditionnels des insulaires du Pacifique. Elle a débuté en 2020, lorsque la France a actualisé sa stratégie sur les grands fonds marins, initialement axée sur l'exploration et l'exploitation des ressources minérales. Toutefois, en 2022, la France a changé de position et s'est prononcée en faveur d'un moratoire sur l'exploitation minière des grands fonds, réorientant ses efforts vers la connaissance et la gouvernance.Reconsidérer l'exploitation minière des grands fonds
Valelia Muni Toke affirme que les grands fonds ne devraient pas être considérés comme un « espace vierge », remettant ainsi en cause une perception répandue. Pierre-Yves Le Meur relève un décalage entre les usages existants et l'utilisation hypothétique de l'exploitation minière sous-marine, qui n'est pas encore une réalité mais suscite un débat important. Il souligne que l'élimination des déchets constitue déjà une préoccupation, alors que l'exploitation minière reste une question hypothétique, très discutée.La pollution des grands fonds
La pollution des grands fonds est déjà une réalité : des plastiques ont été retrouvés dans la fosse des Mariannes, et des microplastiques contaminent des organismes à proximité des sources hydrothermales du sud-ouest du Pacifique et de l'océan Indien. Valelia Muni Toke cite une étude de 2026 selon laquelle 90 % des organismes de ces zones sont contaminés par des microplastiques. Les grands fonds sont souvent présentés comme un éventuel eldorado minier, mais les scientifiques ignorent encore la composition et la valeur des ressources qui s'y trouvent.Incertitudes environnementales et économiques
Valelia Muni Toke critique l'absence de preuves étayant la rentabilité ou l'intérêt environnemental de l'exploitation minière des grands fonds. Elle conteste l'idée que ces métaux soutiendront nécessairement la transition énergétique, rappelant que « transition énergétique » est un terme politique et non scientifique. Elle cite l'historien Jean-Baptiste Fressoz, qui soutient que les nouvelles sources d'énergie viennent souvent en complément des existantes plutôt que de les remplacer.Histoire de l'exploitation minière des grands fonds
L'idée d'exploiter les grands fonds n'est pas nouvelle : les nodules polymétalliques ont été remontés pour la première fois lors de l'expédition du HMS Challenger en 1872. Leur intérêt économique a été reconnu dans les années 1960 et 1970, mais leur composition, leur formation et leur exploitation potentielle restent mal connues. La France a historiquement soutenu l'exploitation minière des grands fonds, dans le but de développer une filière nationale, mais cette idée a depuis été abandonnée.État actuel des discussions sur l'exploitation minière
Les grandes entreprises minières multinationales n'ont pas encore investi ce domaine, tandis que des sociétés spéculatives comme The Metals Company (TMC) misent sur le potentiel de l'exploitation minière des grands fonds. Pierre-Yves Le Meur note que le débat sur l'exploitation minière sous-marine est fortement polarisé, entre les préoccupations environnementales d'un côté et le besoin de métaux pour la transition énergétique de l'autre.Négocier les règles internationales
Valérie Verdier, PDG de l'IRD, indique que les discussions sur le code minier se poursuivent au sein de l'Autorité internationale des fonds marins (AIFM), chargée d'établir les règles d'exploitation des fonds marins situés en dehors des zones économiques exclusives (ZEE). Véronique Roger-Lacan, ambassadrice de France pour le Pacifique, confirme que les négociations sont en cours, dans un contexte de divisions au sein du Pacifique et de fortes tensions géostratégiques.Des positions diverses sur l'exploitation minière
Certains États du Pacifique plaident pour une suspension de l'exploitation minière, tandis que d'autres, comme les îles Cook, soutiennent le développement de cette activité au sein de leurs ZEE. Pierre-Yves Le Meur souligne que les conséquences de l'exploitation minière pourraient dépasser les frontières nationales, et que la représentation des territoires français du Pacifique dans les discussions internationales fait débat.Territoires français et gouvernance
Les territoires français du Pacifique, comme Wallis-et-Futuna, n'ont pas le contrôle des ressources minérales de leurs ZEE, qui relèvent de l'État français. Les campagnes d'exploration menées par le passé ont été réalisées sans consulter les populations locales ni les chefs coutumiers, ce qui a suscité la méfiance. Les scientifiques peinent aujourd'hui à gagner la confiance de communautés qui considèrent l'État comme le prolongement d'intérêts extérieurs.Dimensions culturelles et politiques
Dans de nombreuses cultures océaniennes, il existe un lien profond entre la mer, la terre et le ciel. Cette vision est discutée au sein du Forum des îles du Pacifique depuis plus de dix ans. Le talanoa, un dialogue régional fondé sur l'échange, permet de poursuivre les discussions malgré les différences de positions nationales.Tensions régionales et géopolitiques
Pierre-Yves Le Meur note que la recherche d'une voix régionale dans le Pacifique contraste avec les stratégies indo-pacifiques des grandes puissances. Les territoires français participent aux discussions sur le Pacifique, mais ne sont pas des acteurs souverains dans la définition de la stratégie française. Cette situation reflète l'héritage colonial des territoires français du Pacifique, une réalité également observée aux Samoa américaines, où un recours en justice a été déposé contre les concessions minières envisagées.Considérations éthiques et politiques
François Houllier, de l'Ifremer, insiste sur la nécessité, pour les chercheurs, de réfléchir à leurs objectifs : comprendre, préserver ou exploiter les grands fonds. Pierre-Yves Le Meur estime que les chercheurs doivent préserver leur autonomie afin de ne pas être instrumentalisés à des fins politiques.Recommandations pour les politiques futures
L'expertise formule dix recommandations pour orienter les politiques futures, parmi lesquelles l'organisation de débats publics, la consolidation des données et l'élaboration d'une politique interministérielle coordonnée. L'étude souligne la nécessité d'associer les populations locales et de reconnaître la diversité des systèmes de savoirs dans l'élaboration d'une future politique sur les grands fonds.Usages existants et potentiels des grands fonds
L'étude recense 18 usages existants et potentiels des grands fonds, notamment les câbles sous-marins, la recherche scientifique, la pêche et l'exploration des hydrocarbures. Parmi les autres usages envisagés figurent l'exploitation minière, l'énergie géothermique et le tourisme. Le rapport met également en lumière les enjeux géopolitiques et de souveraineté qui traversent ces différents usages.Dix voies pour la prise de décision
L'expertise propose dix voies pour construire une politique publique coordonnée, allant de l'organisation de forums publics à l'élaboration de politiques de connaissance reconnaissant différents types de savoirs. Le rapport insiste sur la nécessité de traduire les priorités en mécanismes concrets et de suivre la mise en œuvre des décisions.