Les détecteurs d'IA mettent en cause le jugement littéraire
Samuel Lequette, professeur de littérature, linguiste et écrivain, interroge le rôle des détecteurs d'IA dans l'évaluation des œuvres littéraires. Il prend le cas de Thélyson Orélien pour explorer des enjeux plus larges de la critique littéraire et le droit à l'opacité.Les formules homériques éveillent les soupçons de l'IA
Lequette souligne que les formules répétitives des textes homériques, comme « Achille aux pieds légers », pourraient être signalées comme artificielles par les détecteurs d'IA. Cela soulève la crainte que même des œuvres anciennes comme l'Iliade puissent être jugées à tort comme générées par une machine.L'affaire Orélien suscite le débat
Le 21 septembre, un compte anonyme a affirmé que C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien avait été presque entièrement écrit par une IA. Quatre jours plus tard, le prix Goncourt a retiré le roman de sa liste de présélection, invoquant le plagiat et un contenu généré par IA.La position de l'éditeur et le démenti de l'auteur
L'éditeur canadien du roman d'Orélien a analysé les métadonnées du manuscrit et affirme y avoir trouvé des traces d'IA. L'auteur a admis avoir pratiqué le plagiat, mais nie avoir eu recours à l'IA. Le prix Renaudot, en revanche, a maintenu le livre dans sa présélection.La détection d'IA devient un marché commercial
La suspicion qui pèse sur les textes générés par IA a fait naître un nouveau marché pour les logiciels de détection. OpenAI avait mis au point un filigrane invisible pour les textes de ChatGPT, mais y a renoncé en 2024. L'entreprise prévoit désormais de le réintroduire dans l'Union européenne, bien que ses méthodes ne soient pas entièrement publiques.Les méthodes de détection varient fortement
Les différents détecteurs d'IA recourent à des méthodes distinctes. Certains analysent la prévisibilité mot à mot, tandis que d'autres, comme Pangram, s'entraînent sur de vastes corpus. Ces différences conduisent à des résultats très variables : certains détecteurs n'attribuent que 7 à 59 % de contenu généré par IA aux mêmes extraits.Le soupçon change notre manière de lire
Un style de lecture d'enquête émerge, qui s'intéresse davantage à l'origine d'un livre qu'à son contenu. Les lecteurs obtiennent souvent de meilleurs résultats lorsqu'ils croient qu'une histoire a été écrite par un humain, même si ce n'est pas le cas. Ce changement soulève des inquiétudes quant à la valeur de la lecture elle-même.Juger les livres selon l'origine de leurs auteurs
Lequette critique la pratique consistant à juger les livres selon l'origine supposée de leurs auteurs. Il fait écho à la critique de Proust envers Sainte-Beuve, qui jugeait les écrivains d'après leur milieu d'origine. Aujourd'hui, ce sont des logiciels qui accomplissent cette tâche, reportant la charge de la preuve sur les auteurs.L'industrie littéraire cherche une preuve d'IA
Le groupe Madrigall prévoit d'utiliser des détecteurs d'IA sur les manuscrits à partir de 2027. Cela reflète une tendance plus générale de l'industrie littéraire, où éditeurs et directeurs littéraires recherchent des certificats d'authenticité plutôt que de s'engager avec l'œuvre elle-même.Le droit à l'opacité en littérature
Édouard Glissant a défendu le « droit à l'opacité », affirmant que les œuvres ne devraient pas être contraintes de révéler leur processus de création. Ce point de vue a été invoqué pour défendre Orélien, en soulignant que le sens d'un texte se trouve dans sa lecture, et non dans ses origines.