Dans les hautes montagnes de Norvège, la glace a longtemps préservé des objets perdus par les chasseurs du passé. Avec le recul rapide des glaciers dû au changement climatique, les vestiges qu’ils libèrent deviennent de plus en plus anciens. L’archéologie glaciaire, qui étudie les artefacts mis au jour par la fonte des glaces, révèle désormais des armes datant de l’Âge de pierre. Le programme norvégien Secrets of the Ice a récupéré, lors de la saison 2026, quarante-huit flèches préhistoriques mises au jour par la fonte des glaciers dans le massif du Jotunheimen, à l’est du pays. Jusqu’à présent, la plupart des objets extraits de ces glaciers dataient de l’ère Viking, soit environ 2 000 ans. Mais les glaces les plus anciennes cèdent également, et l’archéologie glaciaire révèle désormais des armes vieilles de 5 000 à 6 000 ans. La collection de 2026 dépasse tout ce que l’équipe avait connu en vingt ans. Sur les glaciers du Kvitingskjølen, du Langfonne et du Storfonne, les archéologues ont recueilli des pointes taillées dans de l’ardoise, de l’os, et même une coquille d’eau douce. La plus récente, une flèche complète encore munie de son fût en bois, date d’environ 1 800 ans. Les plus anciennes dépassent les cinq millénaires, un âge que le bois et l’os ne survivent jamais à l’extérieur. Ces armes dessinent une chasse en haute altitude oubliée. Autrefois, les rennes gravissaient les plaques de glace pour échapper à la chaleur et aux insectes, et les chasseurs les suivaient. Une flèche manquée s’envolait alors dans la neige, où le gel la scellait pendant des millénaires au lieu de la laisser pourrir. Chaque pointe retrouvée trahit ainsi l’emplacement d’un ancien terrain de chasse, invisible le reste du temps. Avant 2006, presque tout ce qui sortait de ces glaciers datait de l’ère Viking ou du Moyen Âge, soit moins de 2 000 ans. La tendance s’est inversée. Les objets découverts aujourd’hui appartiennent de plus en plus au Néolithique et à l’Âge du bronze, comme cette pointe de flèche en coquillage âgée d’environ 3 600 ans. L’explication réside dans la structure même de la neige. Les glaces les plus profondes sont aussi les plus anciennes, et elles fondent désormais, libérant les couches qui contenaient les objets les plus vieux. En vingt ans, le programme a ainsi récupéré près de 5 000 artefacts et répertorié 73 sites, un rythme qui s’accélère avec le climat. Les couches superficielles, en revanche, avaient déjà livré leurs reliques médiévales au siècle dernier. Cette fenêtre se referme rapidement, au rythme de la fonte des glaciers. Les glaciologues estiment que la plupart des plaques de glace archéologiques auront disparu d’ici vingt ans, alors que certaines s’accumulent depuis 6 000 à 7 000 ans. Chaque objet retrouvé est donc à la fois une découverte et une perte, car la glace qui l’a protégé ne se reformera pas. Par manque de temps, certaines pièces se dégradent sur place avant même d’être repérées. Pour Espen Finstad, qui dirige les fouilles, les campagnes récentes se déroulent dans une atmosphère plus grave qu’auparavant, alors que les grandes neiges d’hier ne sont plus que des fragments. Les équipes prévoient d’intensifier les relevés estivaux tant que la glace continue de livrer ses archives, avant que le réchauffement ne ferme ce dépôt gelé.