Le 29 février 1880, deux équipes de tunneliers se sont rencontrées avec un écart de 33 cm, achevant le tunnel du Gothard, une prouesse d'ingénierie au coût humain élevé.
Les tunnels se rejoignent avec une légère erreur
Le 29 février 1880, deux équipes de mineurs se sont rencontrées au cœur du massif du Gothard, après avoir creusé l'une vers l'autre pendant 7 ans et 5 mois. Leurs tunnels, partis de Göschenen au nord et d'Airolo au sud, présentaient un écart de 33 cm en largeur et de 5 cm en hauteur.La mort de l'entrepreneur du chantier
Louis Favre, l'entrepreneur du chantier, était décédé sept mois plus tôt, le 19 juillet 1879. Une crise cardiaque est généralement considérée comme la cause de sa mort. Il avait 53 ans. Entrepreneur installé à Genève et né à Chêne-Bourg, autodidacte sans formation d'ingénieur, il avait remporté le concours en promettant que le projet serait achevé en 8 ans.La célébration de la jonction
Lors de la fête de la jonction, il n'était représenté que par une photographie accompagnée d'un texte. Les deux fronts s'étaient rejoints le 29 février 1880, avec un écart de 33 cm en largeur et de 5 cm en hauteur.Coût et victimes
Le chantier a coûté la vie à entre 150 et plus de 300 personnes, selon les décomptes retenus. Le tunnel demeure une galerie de 15 km, la plus longue du monde jusqu'en 1905. Le Gothard devait relier la Suisse à l'Italie, unifiée peu auparavant, et stimuler les échanges commerciaux nord-sud.Retards et démission
Les dépassements de coûts et les retards ont pesé sur la compagnie ferroviaire. Son président, Alfred Escher, a dû démissionner en 1878. Les travaux avaient commencé en 1872, le 13 septembre côté sud et le 24 octobre côté nord.Outils et avancement
Les mineurs travaillaient avec des perforatrices pneumatiques et de la dynamite, des outils très modernes pour l'époque. À la fin février 1880, la paroi rocheuse était si mince que les détonations d'un côté pouvaient être entendues de l'autre.Percée et célébration
Le 28 février à 18 h 45, un foreur côté sud a enfin percé la paroi. Les récits divergent sur la date exacte de la jonction, mais la majorité retient le dimanche 29 février 1880, date à laquelle le dernier mur est tombé vers 11 h 10. Selon la tradition du chantier, la dernière charge est revenue à l'équipe du nord, celle qui n'avait pas ouvert la première brèche.Une date symbolique
La célébration a eu lieu dans le tunnel, une fois le passage suffisamment large pour qu'un homme puisse s'y glisser à quatre pattes. Le 29 février, date rare, était considéré comme un bon présage par la presse de l'époque. Les équipes du nord et du sud se sont littéralement jetées dans les bras l'une de l'autre.Un défi d'ingénierie
L'écart de longueur atteignait environ 7 mètres. Ce que représentent ces 33 cm. Ce chiffre indique où se situait l'incertitude. La longueur restante avait été calculée à partir des progrès quotidiens rapportés par chaque front, et les doutes grandissaient à mesure que la paroi s'amincissait.Couverture médiatique et surprises
Les dépêches envoyées aux journaux suivaient le compte à rebours, et la nouvelle d'un courant d'air traversant la paroi a surpris tout le monde le samedi soir. Quelques jours avant la jonction, les mineurs ne savaient pas exactement à quelle distance ils se trouvaient les uns des autres.Variations des mesures
Certains récits donnent d'autres valeurs, entre 33 et 50 cm en largeur et entre 5 cm et moins de 10 cm en hauteur, mais 33 et 5 cm restent les plus courantes. Ces écarts ont suffi à faire de la percée une référence en géométrie souterraine, d'autant que le tunnel, long de 15 km, était alors le plus long du monde, un titre qu'il a conservé jusqu'en 1905.Améliorations ultérieures
Les ingénieurs du tunnel de base du Gothard, long de 57 km, ont fait mieux. Lors d'une première percée, la déviation n'était que de 5 cm latéralement et de 2 cm en hauteur. Une section forée en juin 2009 présentait un écart de 14 mm en largeur et de 5 mm en hauteur.Contrat et conséquences juridiques
Un contrat sans clause d'échappatoire. Favre s'était engagé à livrer l'ouvrage en 8 ans, avec une pénalité de 5 000 francs par jour de retard et sans clauses prévoyant les circonstances imprévues ou la force majeure. Le tunnel n'a été inauguré qu'en 1882, un retard dont la compagnie a profité pour poursuivre les héritiers de l'entrepreneur en justice.Dépassements budgétaires
La facture a suivi. Les 187 millions de francs prévus pour la ligne du Gothard ont grimpé à près de 300 millions. Pour le seul tunnel, les dépassements se situent entre 19 et 40 millions de francs selon les décomptes. L'entreprise de Favre a fait faillite.Décès de travailleurs
Entre 150 et plus de 300 ouvriers sont morts sur le chantier. Un décompte arrêté à la fin de mars 1880 en recense 122, un autre cite 199 accidents mortels auxquels s'ajoutent des centaines de décès dus à la maladie, un troisième estime le total à environ 200. L'écart tient probablement au fait que certains comptent uniquement les accidents, d'autres également les maladies. Aucun chiffre unique ne fait consensus.La longueur du tunnel au fil du temps
15 002,64 m en 1938, un peu plus aujourd'hui. Le tunnel est une galerie à voie unique, à double voie, entre Göschenen dans le canton d'Uri et Airolo au Tessin. Ses parois sont maçonnées sur toute leur longueur, avec jusqu'à 3 m d'épaisseur dans les zones les plus sollicitées, et le chantier a extrait 672 000 m³ de roche.Héritage et mémoriaux
Sa longueur varie selon l'époque : 14 920 m sur une médaille de 1893, 15 002,64 m lors d'une mesure en 1938. Aujourd'hui, il est un peu plus long, en raison d'une couverture routière à Airolo. Une statue en bronze de Favre se trouve toujours à Chêne-Bourg, où il tient une pioche, ainsi qu'une rue du quartier des Grottes à Genève.Commémoration
Pour le bicentenaire de sa naissance en 1826, un timbre à son effigie a été émis en 2026. Il rappelle qu'il est mort quelques mois avant la percée qui devait couronner son œuvre.