L’huile de cuisson usagée est utilisée par certains propriétaires de vieux véhicules diesel comme alternative moins chère au carburant, bien que cette pratique soit officiellement interdite. Avec un prix du diesel dépassant les 2,35 euros le litre, cette solution séduit les automobilistes disposant de véhicules diesel anciens, une pratique toujours officiellement bannie faute de décret. Yann Deva fait partie de ces passionnés, attiré à la fois par des arguments économiques et l’idée de recycler les huiles usagées plutôt que de brûler du pétrole. Basé en Ariège, il affirme avoir parcouru environ 60 000 kilomètres en utilisant de l’huile de cuisson. La méthode consiste à récupérer l’huile dans des restaurants, à la laisser décanter quelques jours pour que les résidus tombent au fond, puis à la filtrer à travers des filtres d’un micron pour éliminer les traces d’aliments frits avant de l’ajouter au réservoir en complément du diesel. Le dosage varie selon la saison, allant de 10 % à 20 % en hiver (l’huile de cuisson supportant mal le grand froid) jusqu’à 90 % en été. Seuls les vieux véhicules diesel, de préférence équipés d’injection indirecte et d’une pompe à carburant Bosch, comme les Mercedes 190 ou les Peugeot 205 des années 1980 et 1990, sont adaptés à cette pratique. Plus visqueuse que le diesel, l’huile de cuisson n’est pas bien tolérée par les systèmes d’injection directe des véhicules plus récents. Yann Deva met en garde : cette pratique exige un entretien régulier et une bonne dose de patience. Sur l’île d’Oléron, la section Charente-Maritime de l’association Roule ma frite milite pour la transformation des huiles de restaurants en carburant local. Avec la flambée des prix du diesel, conséquence de la guerre en Iran et, dans une moindre mesure, des attaques contre les raffineries russes, le standard de l’association est submergé d’appels. Grégory Gendre, qui a fondé Roule ma frite 17 il y a près de vingt ans, raconte que l’intérêt s’est fortement accru dès que le diesel a dépassé les 2,40 euros le litre à la pompe. Beaucoup d’appelants vivent à la campagne, dépendent de leur voiture et cherchent des solutions pour que leurs trajets professionnels ne leur coûtent pas une fortune. Certaines associations récupèrent gratuitement l’huile usagée auprès des restaurants et la revendent parfois aux utilisateurs à environ 80 centimes le litre. Cette pratique expose actuellement les particuliers à des sanctions. Tout produit utilisé comme carburant est soumis à des taxes spécifiques, et en cas de contrôle, les douanes peuvent infliger des amendes aux personnes qui se fournissent en huile usagée. Yann Deva estime qu’il faut être « malchanceux » pour se faire prendre et évoque une forme de « désobéissance légitime ». Le cadre légal a évolué, avec l’autorisation conditionnelle des huiles de cuisson usagées comme carburant dans la loi de finances 2023, proposée par l’ancien député écologiste Julien Bayou. Pourtant, près de quatre ans plus tard, les textes d’application manquent toujours. Julien Bayou, qui est aussi avocat de Roule ma frite, regrette que cette opportunité de garantir une certaine autonomie énergétique soit perdue, même si elle n’est pas une panacée. Il compte saisir le Conseil d’État. En 2024, alors qu’un projet de décret était en discussion, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a jugé les études sur les émissions de ces huiles rares et contradictoires. Elle a suggéré de réserver l’huile à des « filières courtes et spécifiques », comme les trains touristiques ou certaines flottes dédiées. C’est précisément ce type d’usage que Roule ma frite défend, Grégory Gendre citant l’exemple des bus de clubs sportifs amateurs dont les coûts de déplacement ont explosé ces dernières semaines ou d’un petit train touristique sur l’île qui souhaite fonctionner avec l’huile des restaurants voisins une fois l’autorisation obtenue. Même légalisée, l’huile ne remplacera le diesel qu’à la marge : le stock national d’huiles usagées est estimé à moins de 0,5 % des 32 millions de mètres cubes de diesel livrés en France en 2025. L’idée n’est pas nouvelle. Lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris, un petit moteur diesel fonctionnait déjà à l’huile d’arachide, à la demande du gouvernement français, selon Rudolf Diesel, l’ingénieur allemand qui a donné son nom au moteur.